Comment réagir sur les réseaux sociaux face aux agressions des trolls, à leurs messages haineux ou diffamatoires, qui tordent vos idées et s’en prennent à votre personne ? Et d’abord, faut-il vraiment leur répondre ? Dans son Manuel d’autodéfense contre le harcèlement en ligne (Dunod), Stéphanie de Vanssay propose des pistes praticables avec une analyse lucide qui, loin de se complaire dans des jugements moraux peu opératoires, centre son approche non sur les malfaisants, mais bien sur leurs victimes de leurs agissements. Dompter les trolls est aussi pour elles une manière de développer une pensée réflexive sur les raisons de leur présence sur les réseaux sociaux les conduisant à construire des interrelations sociales plus positives et finalement, à se servir des trolls plutôt qu’en être les souffre-douleur.

Références de l’ouvrage. — De Vanssay (Stéphanie), Manuel d’auto-défense contre le harcèlement en ligne.  #Dompterlestrolls, illustrations de Rachid Maraï, Dunod, Malakoff, 2019, 185 p. + format Epub. Site associé : http://dompterlestrolls.fr. Notice Sudoc. Site de l’éditeur.
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Comme tout aventurier en terra incognita, qui se hasarde dans le monde des Rézosociaux s’expose à faire d’inquiétantes et dangereuses rencontres sous la forme de ces êtres malfaisants et de puissante apparence dont l’auteur du Seigneur des anneaux n’a pas fait les plus sympathiques ni les plus esthétiques de sa création : les trolls. Tapis dans l’ombre de Twitter (comme ils l’étaient jadis dans les forums Usenet), les trolls sont prêts à frapper, en s’en prenant non seulement aux idées exposées mais aussi aux personnes.

Si la frappe est censée n’être que « virtuelle », les conséquences peuvent être lourdes pour les victimes de ces agissements, en termes d’estime de soi, de risque de repli, voire plus profondément et plus durablement en cas de harcèlement. Or il ne sert d’essayer de raisonner le malfaisant :

Discuter avec un troll, c’est comme essayer de jouer aux échecs avec un pigeon. Tu as beau être très fort aux échecs, il arrive, renverse les pièces, chie sur l’échiquier et s’en va avec l’air supérieur comme s’il avait gagné[1].

Faut-il alors subir et ne pas répondre ? Faut-il répondre, mais comment, pour ne pas s’exposer à des tombereaux d’injures ou de menaces ? C’est à cette nécessité qu’entend répondre Stéphanie de Vanssay, militante pédagogique très active sur Twitter, qui y a été confrontée plus souvent qu’à son tour. C’est de son expérience, ou plutôt de ses expériences, qu’elle a tiré ce Manuel d’autodéfense contre le harcèlement en ligne publié par Dunod et que complète un site internet associé.

L’approche du livre est pourtant plus intéressante que le simple aspect défensif mis en avant. Elle va même plus loin que la balise #DompterLesTrolls qui le complète. Non pas que les stratégies agressives des trolls, individuellement ou en bande, n’y soient pas exposées avec les moyens d’y faire face. L’auteure s’attache d’ailleurs à casser la représentation uniciste du « malfaisant », insiste sur la différence entre la personne telle qu’elle est dans la vie réelle (IRL=in real life comme l’écrivent les surfeurs numériques) et l’incarnation virtuelle qu’elle endosse pour des raisons, objectives ou subjectives, en se lâchant le plus souvent sous anonymat[2]. Elle donne un moyen d’identifier les « vrais trolls », ceux qui satisfont à la moitié au moins d’une vingtaine de caractéristiques (p. 26). Mais la figure centrale de l’ouvrage est davantage, et peut-être d’abord, la victime du trolling. C’est ce qui en fait tout l’intérêt. On est en effet loin des jugements « moraux » (troll=vilain).

Comme l’annonce Stéphanie de Vanssay (p. 15) :

Cet ouvrage ne contient pas de recettes toutes faites mais compile des informations, des tentatives d’explications et des exemples d’actions possibles pour « dompter les trolls », ou plutôt pour savoir vous gérer vous-mêmes face à eux. En effet, ce livre ne vous aidera pas à faire changer les trolls — ne pas pouvoir évoluer fait partie de leurs caractéristiques — mais fera changer votre regard sur eux et vous montrera comment utiliser leur présence en ligne à votre avantage, au lieu de la subir[3].

Car il s’agit d’éviter soi-même de se glisser pour la peau du troll. L’auteure invite à ne pas agir « comme le troll » et précise (p. 80) pourquoi :

Il ne s’agit pas d’être gentil ou de le ménager, mais de rester en alignement avec nous-mêmes et nos valeurs, et de ne pas nous transformer en furie. Cela peut arriver très vite, croyez en mon expérience ![4]

L’auteure souligne (p. 34) que, sauf atteinte réelle à la « légitime liberté d’expression » :

s’exprimer en ligne sous sa vraie identité est beaucoup plus intéressant. C’est exigeant, mais cela pousse naturellement à avoir de la clarté et des nuances dans son expression[5].

Le livre passe en revue les diverses solutions possibles (non-réponse, réponse rapide, réponse argumentée y compris par fil de réponses enchainées), les interrogations personnelles conduisant au choix raisonné d’une réponse directe au troll ou, au contraire, d’une réponse « asynchrone » destinée à son public sans donner de publicité par sa réponse à l’importun. Elle n’oublie pas la possibilité, offerte sur maints forums ou réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter, de rendre « muet » un interlocuteur indésirable qui n’apparaîtra plus dans son propre fil, voire. Dans les cas extrêmes, on peut bloquer le troll (sur Facebook, c’est « retirer de sa liste d’amis » ou d’abonnés). C’est là une problématique ancienne[6], pas toujours couronnée de succès, mais à l’efficacité aujourd’hui assez affirmée. Elle insiste aussi sur la nécessité d’identifier, pour mieux les démonter, les biais cognitifs et autres « arguments fallacieux » (voir notamment p. 91-93).

C’est à l’aune de la réflexivité et de la distanciation qu’il convient en effet d’approcher l’ouvrage et sa structuration en grands blocs, qui peuvent pour nous recouvrir plusieurs chapitres : identifier le troll (car une réaction acide ne fait pas le troll) ; se connaître et se protéger ; répondre ou pas (et comment) ; comment se servir des trolls. Ajoutons-y des développements particuliers sur les « gestions de crise » en cas de déversements orduriers (shitstorm) ou de propagation de discours de haine. Quelques éléments juridiques et des conseils aux parents viennent compléter l’ensemble.

La gestion du temps n’est pas absente de ses réflexions : outre la gestion asynchrone des réponses, des conseils utiles sont donnés sur la modulation des réponses (rapides, détaillées, alternative « silencieuse ») ou le recours à des soutiens possibles en usant prioritairement des messages privés tels que les DM (direct messages) sur Twitter. Cette approche est reprise de façon récurrence dans plusieurs chapitres : c’est en somme un arrière-plan constant de toute stratégie ou tactique de protection contre les agresseurs.

Il n’y a pas d’automatisme, de démarche mécanique : Stéphanie de Vanssay renvoie systématiquement à la réflexion des utilisateurs auxquels elle offre, en revanche, une batterie d’outils leur facilitant la construction de leur propre démarche. C’est qu’il s’agit de faire face à un combat asymétrique où les protagonistes s’inscrivent dans des logiques différentes (et pas seulement les utilisateurs « de bonne foi » par rapport aux trolls). C’est d’ailleurs pourquoi « se connaître » est aussi important. Ainsi invite-t-elle ses lecteurs à réfléchir au pourquoi de leur présence en ligne (p. 60). Des réponses données par chacun·e à cette interrogation dépendra évidemment la manière dont sera abordé individuellement le problème.

L’un des aspects importants du livre est la relation aux autres, trolls exceptés. D’une part, pour une utilisatrice ou un utilisateur de bonne foi, c’est l’ensemble des personnes abonnées à son compte, auxquelles il faut ajouter celles et ceux qui ont reçu vos messages par transfert ou reprise ; d’autre part, ce sont les suiveurs du troll, au courant des échanges parce que présents dans sa boucle. Or, précise Stéphanie de Vanssay (p. 79), dans l’hypothèse où l’on fait le choix d’une réponse directe :

Influencer les trolls est une mission impossible, mais influencer nos autres lecteurs, moins radicaux qu’eux, reste une possibilité qu’il est dommage de négliger. En outre, nous montrons clairement que certains propos ne sont pas acceptables et contribuons à éviter leur banalisation. 

Cependant, l’humour reste son arme préférée. Le livre en donne maints exemples. Nous y ajouterons sans nul doute le témoignage du journaliste Luc Cédelle qui explique (p. 110) pourquoi, entre ses trolls et lui,

on ne peut même plus se haïr tout à fait… Et la fidélité fait le reste. Car le troll est fidèle. C’en est même touchant. 

De façon plus générale, la lectrice ou le lecteur appréciera une mise en page efficace qui facilite le repérage et la lecture, la respiration des chapitres, conclus chaque fois par un témoignage d’actrice ou d’acteur confronté aux divers phénomènes de harcèlement, des « exercices » et un résumé revenant sur l’essentiel. De même, le chapitre final destiné aux parents nous paraît développer la stratégie la plus efficace dans une logique d’accompagnement bienveillant mais lucide. Voilà donc un livre à mettre dans toutes les bonnes mains, et peut-être même les autres. Sait-on jamais ?

Oublions un instant que Stéphanie de Vanssay est une amie avec laquelle j’ai partagé et partage encore maints idéaux et maints combats. Charlie Hebdo avait jadis une rubrique « spécial copinage ». Mais nous ne sommes pas ici dans ce registre, quelque légitime qu’il puisse être. Ce Manuel d’autodéfense contre le harcèlement en ligne, à la lecture fluide et agréable pour un contenu qui reste dense, est un livre utile, et peut-être même nécessaire en ce qu’il permet de prendre du champ… même avec des interlocuteurs très peu urbains.

En évitant de rester dans des condamnations aussi immédiates qu’inefficaces, il offre des perspectives dynamiques pour naviguer sur un océan de messages où, plus souvent qu’à leur tour, les trolls illustrent, en se prenant eux-mêmes pour des Tontons flingueurs, le célèbre propos d’Audiard : « Les cons, ça ose tout : c’est même à ça qu’on les reconnaît. » Grâce à Stéphanie de Vanssay, on peut ne pas les subir passivement sans s’embourber pour autant dans de vains échanges chronophages. Au contraire, en apprenant à « dompter ses trolls », on gagne sensiblement en sérénité sur les réseaux sociaux tout en restant soi-même. Pourquoi s’en priver ?

Luc BENTZ
25/04/2019


  • Troll : Wolfgang Eckert (Pixabay.com, domaine public). Oiseau bleu vomissant : Open-cliparts-Vector (Pixabay.com, domaine public). Surprise à l’ordinateur : Mohamed Hassan (Pixabay.com, domaine public). Réseaux sociaux (clavier) : Pixabay.com (domaine public). La dompteuse : Pierre Noir002, Flickr.com, licence CC-BY-SA.
  • Les URL mentionnées ont été consultées les 24 et 25/04/2019.
  • Pour citer cette note : Luc Bentz, « Dompter les trolls avec Stéphanie de Vanssay. Note de lecture », avril 2019, https://wp.me/p2fqHn-f2.

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur

Tapis dans l’ombre, ils guettent leurs proies pour les agresser à coup de messages violents… sur les réseaux sociaux ou les forums, nous pouvons tous un jour croiser la route d’un troll et être la victime de cyberharcèlement. Comment réagir alors ? Comment ne pas se laisser abattre par ces agresseurs dont le premier objectif est de vous faire taire ? Comment oser s’exprimer si leur menace plane ? Stéphanie de Vanssay connaît bien les trolls. Militante pédagogique, avec plus de 11 000 abonnés à son compte twitter, elle a été confrontée à eux bien souvent et jamais ils ont réussi à la réduire au silence. Dans cet ouvrage, elle vous propose un guide complet pour survivre aux trolls : qui sont-ils ? que produisent-ils en nous ? faut-il les ignorer ou leur répondre ? comment gérer une situation de crise ? Vous n’aurez plus peur de vous exprimer !


Notes

[1] Citation mentionnée p. 20, également reprise dans le témoignage de Sophie Gourion (p. 128). J’en ai retrouvé une trace sur le blog « Standblog » de Tristan Nitot :
https://standblog.org/blog/post/2014/04/04/Jouer-aux-echecs-avec-un-pigeon.

[2] « Le troll et la personne qui l’anime ne peuvent être confondus et […] on ne peut caractériser un profil pathologique en s’appuyant uniquement sur une activité trollesque en ligne » (p 40). « Le troll et la personne qui le fait vivre en ligne peuvent être deux entités très différentes. Le troll est un costume, un personnage » (p. 81).

[3] Les passages en gras sont soulignés par moi. On retrouve régulièrement, comme un fil rouge, cette préoccupation au travers des pages. Ainsi, p. 47 : « Enfin et surtout prenons d’abord soin de nous. […] Dans l’immense majorité des cas […] les trolls n’ont sur nous que l’impact qu’on veut bien les laisser avoir. Cela ne signifie en aucun cas que nous sommes responsables de leurs agissements et de l’émotion première qu’ils suscitent en nous, mais que nous avons le pouvoir de les reléguer à la place que nous choisissons. »

[4] Le passage en gras est souligné par moi. On notera que « furie » est un substantif double, qui désigne à la fois un état de fureur, de violente colère (« Il entra en furie ») ou une personne de sexe féminin dans cet état. On rappellera que, dans la mythologie romaine, les furies étaient des « divinités infernales qui, comme les Érinyes grecques, tourmentaient les méchants, les criminels, soit dans les enfers, soit sur la terre ». C’est sans doute à juste titre que Stéphanie de Vanssay, si elle revendique d’être dompteuse de troll, ne veut pas passer au stade de furie… Le degré mais aussi la logique de réponse sont différents à maints égards. Comme elle le précise (p. 81) : « Même si le troll se comporte de façon odieuse, il y a derrière l’écran, aux commandes du troll, un être humain. Lui l’oublie peut-être en ce qui nous concerne, ou n’en a cure, nous non ! » Quand on vous disait « combat asymétrique » ! De fait, l’auteur inclut bien un « mode furie », mais particulièrement encadré et réfléchi et dans certaines conditions seulement (voir p. 91).

[5] J’ai, il y a quelques années, évoqué cette question dans un billet de blog reprenant une excellente formulation de Michel Guillou : « vous avez le droit de ne pas être anonyme ». Voir ce billet de 2014 :
https://legazouilleur.wordpress.com/2014/01/06/storitz1910-devrait-lire-michel-guillou/.

[6] Déjà au temps des forums Usenet, Jacques Rouillard avait-il pu consacrer une page récurrente sur le thème : « Comment arriver à NE PAS faire taire Casse-Bonbons ». Voir cette page :
http://www.langue-fr.net/Comment-arrivera-NE-PAS-faire-taire-Casse-Bonbons.

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