J’étais officiellement retraité le 1er septembre 2015. Le 14 du même mois, j’embauchais, si je puis dire, comme étudiant de première année de licence à Nanterre, un étudiant sur le tard, mais un étudiant tout de même. Il n’a pas fallu deux jours pour que des groupes Facebook soient créés par les étudiants suivant les mêmes enseignements que moi (deux parce qu’il y avait un chevauchement de formations).

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De Facebook, je connaissais les murs (personnels), les pages (il se trouve que j’en gère deux) et même les «évènements». Je n’avais jamais prêté attention aux groupes. Ce n’était pas le cas de la jeune génération.

Les groupes peuvent être publics, privés, voire secrets (ils n’apparaissent pas). J’ai rejoint deux groupes compte tenu des enseignements suivis. Naturellement, quelques marchands du temps tentèrent de s’y glisser (considérant sans doute qu’un groupe d’étudiants admettrait plus facilement les annonces publicitaires). Il y fut mis un terme quand il fut démontré que la présence de tiers pouvait nuire aux échanges. Il y a d’autres groupes, pas toujours aussi «étanches», faute de vigilance.

Ces groupes ont un intérêt. Et même plusieurs.

D’abord, c’est un dazibao, un mur d’informations auxquelles certains ont pu échapper (un report de cours, le calendrier des partiels) car, il faut dire ce qui est: le site de Nanterre n’est pas des plus ergonomiques, et la «règle des trois clics» y est encore un de ces mythes sur lesquels pourrait s’épancher un (post-post-)moderne Roland Barthes. Ajoutons que l’usage de ce mur n’a rien à voir avec le contenu des «murs personnels» (les pages Facebook propres à chacune ou chacun): pas de selfies ici, mais de l’utilitaire (de quelque manière qu’elle se manifeste).

Ensuite, c’est l’occasion d’un échange de notes de cours. Ceux qui me connaissent savent mon attachement à des documents soigneusement présentés (feuille de style, orthotypographie) et, même s’il nul n’est parfait à commencer par votre serviteur, orthographiés de manière pas excessivement fantaisiste. (Sans compter qu’avoir appris à taper avec tous les doigts donne ce que Ricardo eût sans doute appelé un «avantage comparatif».

Surtout, c’est l’occasion, petit à petit, de développer des logiques coopératives, mutualisatrices. On reste dans un groupe fermé, entre pairs (surtout quand la clôture du groupe l’a sécurisé). Mais il y a des réticences…

Je ne parle pas de celles ou ceux qui considèrent qu’il suffit de récupérer ce qui est à disposition sans échanger en retour (qu’en aurait penser Marcel Mauss, sans épiloguer cependant sur la cuiller à potlatch?). Je ne parle pas non plus de ceux ou celles qui considèrent que chacun doit prendre ses propres notes, se renseigner, chercher l’info (quoique les mêmes ne rechignent pas venir picorer çà et là). Je n’évoque pas davantage ceux qui n’ont tout simplement pas réfléchi à la question.

Il y a des réticences, donc.

Plus précisément, des réticences intériorisées qui résultent d’une crainte irraisonnée de la critique, de l’habitude des travaux corrigés, de cette habitude bien française de transformer l’erreur en faute.

À force de…, l’on arrive cependant à progresser.

Tout ceci pour en arriver à deux conclusions.

1° Le système éducatif français devrait s’interroger sur l’absence d’entraînement aux pratiques coopératives qui laissent, au fond, les néo-bacheliers voire les étudiants plus avancés, prisonniers de réflexes scolaires, voire d’enfermements dans l’individuation. Je sais bien qu’il y a des hérauts (et des héros) des pratiques pédagogiques innovantes, des as du nuage (qui, contrairement à ce que veulent croire leurs contempteurs, n’y demeurent pas en permanence), des artiste de l’Evernote (maximale), étoussa. Mais reconnaissons que l’institution (pardon: l’Institution avec un grand I ne s’en est pas vraiment emparée par la pratique sinon par le discours).

2° Rien n’est jamais irrémédiable: des ébauches de mécanismes coopératifs ou mutualisateurs apparaissent, avec les moyens du bord, ceux que les jeunes maîtrisent techniquement (la mainmise sur les données, c’est autre chose…). Autrement dit: Facebook (et ses groupes) parce que c’est à l’heure présente l’outil technique partagé.

Des étudiantes et des étudiants se lancent néanmoins : qui partageant ses fiches, qui, en ce second semestre, pensant à offrir des synthèses originales (simples, modestes, mais si remarquables en soi). Pas encore un mouvement d’ampleur, une vague, ou une déferlante. Non, rien encore de tout ça, mais de quoi espérer!

Il faudrait considérer que l’apprentissage des outils disponibles, leur maîtrise, la vigilance (on y revient) qui peut y être nécessaire sont des nécessités. Pas des objectifs en soi: un réseau social de référence peut avoir disparu cinq ans après. Mais l’aptitude à le manier, les invariants auxquels, indépendamment de ses particularités ou de son approche, auxquels il faut prêter attention, la logique même de la communication, l’agilité d’esprit qui permet d’en tirer parti soit qu’il apparaisse, soit qu’il évolue — tout cela constitue aujourd’hui une indispensable gymnastique à la fois intellectuelle et fonctionnelle.

Ou plus simplement, comme dirait mon ami Michel Guillou, apprendre à publier en apprenant ce que peuvent être les usages, variés, de ces publications.

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