D’abord une image, surgie sur Twitter de nulle part, sobre et si forte à la fois.

Je_suis_Charlie

Cette image est pourtant bien née «quelque part», et la manière dont elle a été diffusée mérite — au-delà de l’émotion légitime suscité par les assassinats perpétrés le 7 janvier 2015 — qu’on s’y penche… et qu’on prolonge, après  quelques rappels nécessaires pour celles et ceux qui, comme moi, ne s’étaient pas spécialement penchés sur la question, par quelques réflexions.

2015-0107_1er-twette_js_charlie

Ce tweet a été publié le 7 janvier à 12 h 52, peu après qu’une France tétanisée eut appris l’évènement (l’attaque contre la rédaction de Charlie hebdo a eu lieu vers 11h30), par Joachim Roncin (https://twitter.com/joachimroncin), directeur artistique et journaliste musique du magazine Stylist, diffusé notamment dans le métro parisien.

Geste individuel, geste spontané de quelqu’un qui, a-t-il déclaré, n’avait pas de mots, comme le rappelle cet article du Huffington Post :

2015-0107_PasDeMotsComme le précise Le Monde («Je suis Charlie, c’est lui», 9 janvier 2014), cette création individuelle spontanée n’est pas tout à fait intervenue «par hasard»:

«Joachim Roncin travaille lui aussi dans un hebdomadaire, en l’occurrence le gratuit Stylist, distribué à 450 000 exemplaires à la sortie des bouches de métro parisien. Il en est le directeur artistique depuis sa création il y a deux ans. Si cette publication chic, financée uniquement par la publicité, ne présente aucun point commun avec Charlie, son maquettiste en chef n’en a pas moins ressenti le besoin impérieux d’exprimer son indignation en tweetant quelques mots – trois – une demi-heure après l’annonce du carnage.»

Je n’ai pas retrouvé, en revanche, l’auteur de la première balise texte #JeSuisCharlie. Car, malgré les amalgames de certaines rédactions (ces évènements, une nouvelle fois, ont conduit à bien des amalgames, certains abominablement nauséabonds d’ailleurs), le message publié par Joachim Roncin ne contenait que l’image, sans texte même un simple hashtag.

Vous pouvez le vérifier vous-même en regardant sa copie d’écran ci-dessus et, le regardant attentivement, vous noterez d’ailleurs que le message n’a été retweeté «que» 3107 fois (et favorisé 1925 fois). Le compte comptait alors, m’apprend la presse, un peu plus de cinq cents abonnés mais, comme le sait tout gazouilleur ayant un minimum de pratique, les retweets de nos amis sont nos retweets.

L’image a été reprise, saisie, réenregistrée et republiée et, vraisemblablement, ces mêmes gazouilleurs ont été plusieurs à accompagner le republication de l’évidente balise #JeSuisCharlie.

Image d’emblée libre de droits — avec un demande forte (mais non contraignante) d’usage non commercial (l’auteur lui-même s’est refusé à la déposer), exception faite pour la campagne de RSF (Reporters sans frontières au profit de Charlie hebdo, comme le rappelle le Parisien du 10 janvier 2015:

2015-0109_roncin-libre

 Prolonger la réflexion

Au-delà du phénomène vécu au jour le jour, d’une émotion profonde et légitime, on mesure comment aujourd’hui les réseaux sociaux — et, dans cette séquence, tout particulièrement Twitter — ont en quelque sorte démultiplié l’instantanéité de l’information, de l’expression des émotions. En réseau, évidemment, ou plutôt en réseaux car, au fond, il y a autant de twitters qu’il y a de twittos.

Le succès fulgurant et massif de l’image (fond noir, sobriété d’un slogan en trois mots) explique la reprise. Inspiration d’un individu (parce que, dit-on, il regardait les albums Où est Charlie? avec ses enfants). Élan du cœur, surtout, partagé et correspondant à cette volonté de communion, au sens premier et non religieux d’union des personnes et des pensées.

Dessin d'Alf (Alain Faillat), janvier 2015

Dessin d’Alf (Alain Faillat), janvier 2015

C’est devenu un symbole: celui d’un mouvement profond et massif fait de douleur, d’incompréhension contre l’absurde, de la condamnation d’une bêtise aussi abyssale que meurtrière, mais aussi d’une volonté affirmée et partagée: le refus de céder, la résistance à l’oppression. Ici, pas d’organisation (au sens d’association, parti, syndicat, ONG), de collectif (d’organisations et/ou de personnes) qui propose un message et son graphisme, mais une création immédiate, qui répond par elle-même à un besoin latent et encore inexprimé.

Les créations spontanées ont sans doute surgi par dizaines, par centaines peut-être à partir de bricolages graphiques (Je suis Charlie est une combinaison de la typographie usuelle du magazine pour lequel travaille Joachim Roncin et de la reprise du graphisme du titre de Charlie hebdo). C’est la magie de la création, celle qui explique avec les mêmes ingrédients (Audiard aux mots, Lino Ventura ou Francis Blanche face à la caméra) que de deux films conçus pour le grand public avec le même fond d’humour, les Barbouzes est «daté» quand les Tontons flingueurs reste un film culte.

Les réseaux s’en sont emparés, les ont adaptés (du #JeSuisCharlie original à #NousSommesCharlie). L’image publiée sur Tweeter est repassée sur Facebook ou des sites de partage d’images où d’autres internautes les ont téléchargées pour les publier eux-même, y compris sur Tweeter et même à en faire, temporairement, leur «photo de profil» — répétition non comptabilisée par définition. C’est ainsi qu’on est passé des quelque trois mille premières republications par retweet aux millions d’usage et jusqu’à ces reprises sous forme d’affichettes brandies par des manifestants.

Photo publique publiée sur la page Facebook du journal La Montagne, édition de Moulins

Photo publique publiée sur la page Facebook du journal La Montagne, édition de Moulins

Un tel phénomène n’est d’ailleurs possible que dans un instant d’instance mobilisation de protestation. D’une certaine manière, le développement d’Internet avait, par exemple, modifié la donne lors du mouvement social de 2003 contre la réforme des retraites, dans la Fonction publique en particulier avec l’usage de blogs et, surtout, de listes de diffusion par courriels. Mais un tel système avait toujours un effet asynchrone minimal, ne serait-ce qu’en raison de la nécessité de passer par un ordinateur à une époque où la quasi-totalité des connexions s’effectuaient par modem. Dans le mouvement qui s’est développé avec une irrésistible spontanéité, un réseau social comme Twitter bénéficiait des connexions par smartphone. On voit bien qu’il serait plus compliqué, voire impossible de définir de la sorte, au-delà d’un slogan sommaire, des propositions en «pour», d’exprimer des positionnements complexes, mais dans un tel mouvement, binaire (contre les assassinats, pour la liberté d’expression et la liberté de la presse), il était tout à fait adapté.

Mais la construction collective, réfléchie — quand bien même elle pourrait être renforcée par un tel mouvement — est autre chose: le rêve d’une France Black-Blanc-Beur après la victoire de l’équipe de France à la coupe de monde de football de 1998 a fait long feu. On voit d’ailleurs se développer des amalgames rances, qui ont d’ailleurs poussé à un détournement pour la bonne cause de #JeSuisCharlie en #JeSuisAhmed, en souvenir d’Ahmed Merabet, ce policier victime de son devoir, lâchement abattu par les assassins des Charlie.

Restent des épiphénomènes comme cette manière de concours sur le nombre de tweets émis (non, #JeSuisCharlie n’est pas le hashtag le plus populaire de Tweeter comme le rappelait l’Express). Mais quel sens a la comparaison entre la finale de la dernière coupe de monde de football, un vote lors d’un concours de chanson pop et un évènement de cette nature? Aucun. Et moins encore, comme je l’ai lu en comparant avec #LOL qui est aux réseaux sociaux ce que euh… est à la conversation courante.

Si le concours de beauté entre mots-clés n’a ni intérêt, ni pertinence. On n’oubliera pas ces millions de balises #JeSuisCharlie (plus de cinq millions au moment où j »écris ces lignes) qui, en France comme de par le monde, ont manifesté l’indignation et la solidarité d’êtres humains solidaires des victimes de la barbarie.

2015-01_Je-suis-Charlie_Victimes

On n’oubliera pas non plus de penser que l’équipe des Charlie, quand on les a longtemps lus et relus, n’aurait pas manqué d’être surprise par les Marseillaise entonnées à leur mémoire mais qui, dans un tel contexte, s’expliquent voire se comprennent.

Je terminerai plutôt par ce dessin de mon ami Alf, plus dans la veine des Charlie. Alf, familier des salons du dessin de presse, copain de Tignous et qui connaissait les autres.

#JeSuisCharlie

Advertisements