ImageSnapchat — une application de transferts instantanés d’images, censées disparaître tout aussi instantanément, c’est ça: l’image d’un petit fantôme sympathique, sympathique parce que ce sont des échanges conviviaux, fantômatique parce qu’il ne laisse pas de traces. Et c’est ce qui a fait son succès auprès des ados. Parce qu’il ne laisse pas de traces… en principe, mais c’est justement là que le bât blesse. Si Snapchat ressemble à un éternuement, c’est la très officielle Commission fédérale (américaine) du commerce (Federal Trade Commission) qui a éternué. Or la FTC est une agence fédérale indépendante. dotée de pouvoirs répressifs en matière, notamment, de défense des consommateurs. Raison de plus pour y voir de plus près et, pour ce qui nous concerne, d’ouvrir bien sûr notre réflexion au delà du seul cas Snapchat.

Nous avons déjà évoqué ici Snapchat: d’abord sur le phénomène en lui-même, et l’intérêt que lui portent des ados délaissant Facebook, ensuite à propos d’un vol de données dont l’entreprise a été victime. Mais on en a appris encore plus après la conclusion d’un accord entre la FTC et la société Snapchat (il est toujours utile de rappeler que c’est une société commerciale et non pas une joyeuse amicale de Bisounours). Signe des temps, le très sérieux (comme on dit) quotidien économique Les Échos a consacré un article à ce sujet. Il ne faut pas s’en étonner: Snapchat, c’est un portefeuille de 30 millions de comptes et une offre de rachat par Facebook qui s’était montée à trois milliards de dollars.

L’«accord» (consent decree a une acception juridique plus forte en fait) contraint Snapchat à revoir les points relevés par la FTC: sécurité et confidentialité des données; combat contre les abus. L’organisme américain a en effet la capacité d’aller au-delà en infligeant des sanctions financières, sans parler de l’effet désastreux qu’elles pourraient avoir pour l’image de la société. C’est du reste la FTC qui a rendu publique l’annonce de l’accord le 8 mai 2014 (voir le dossier, en anglais, sur le site de la FTC). Cette accord contient des clauses contraignantes et prévoit des investigations renforcées pendant cinq ans, ce qui n’est pas rien.

La FTC avait pointé plusieurs manquements, mais également des mensonges (fût-ce par omission) en direction des consommateurs, en particulier le fait que, contrairement au principe même de Snapchat, certaines applications permettaient de conserver de manière indéfinie les photos transmises  et donc, au fond, de cultiver volontairement les contradictions entre la communication d’entreprise et la réalité, créant un sentiment illusoire de sécurité auprès des consommateurs. C’est là que l’e décorticage des mots présente un intérêt que nous souhaitons partager… et et partagé.

Le chat anglo-saxon, avant d’être claviardage est une conversation informelle, une causette (ce qui était bien le propre, initialement, des applications d’échange en ligne. Quant au snap, c’est à la fois prendre une photo (penser au déclic), le bruit d’un claquement de doigts, quelque chose qui se ferme ou se casse d’un coup sec. Deux petits mots accolés: snap et chat, et dans l’esprit un nuage de représentations: convivialité, conversation anodine, envoi éphémère (comme si, à l’ancienne, on montrait une photo sur tirage papier avant de la ranger dans son portefeuille sans la donner).

Mais voilà, tel n’était pas le cas.

Sur son blog, Snapchat évoque ainsi l’annonce de l’«accord» (autrement dit: de la dernière mise en demeure avant sanction):

Our Agreement with the FTC

When we started building Snapchat, we were focused on developing a unique, fast, and fun way to communicate with photos. We learned a lot during those early days. One of the ways we learned was by making mistakes, acknowledging them, and fixing them.
While we were focused on building, some things didn’t get the attention they could have. One of those was being more precise with how we communicated with the Snapchat community. This morning we entered into a consent decree with the FTC that addresses concerns raised by the commission. Even before today’s consent decree was announced, we had resolved most of those concerns over the past year by improving the wording of our privacy policy, app description, and in-app just-in-time notifications. And we continue to invest heavily in security and countermeasures to prevent abuse.
We are devoted to promoting user privacy and giving Snapchatters control over how and with whom they communicate. That’s something we’ve always taken seriously, and always will.

En faisant vite (avec une traduction automatique légèrement revue), voici ce que cela donne en français:

Note accord avec la FTC

Quand nous avons commencé à créer Snapchat , nous étions concentrés sur le développement d’une manière unique, rapide et amusante de communiquer avec les photos . Nous avons beaucoup appris au cours de ces premiers jours . Une des façons d’apprendre a été de commettre des erreurs, de les reconnaître et de les corriger .
Alors que nous nous étions concentrés sur notre développement, certaines choses n’ont pas reçu l’attention qu’elles auraient pu avoir. L’une d’elles était d’être plus précis dans notre communication avec la communauté Snapchat . Ce matin, nous avons conclu un accord négocié («consent decree») de consentement avec la FTC qui répond aux préoccupations soulevées par la Commission. Avant même l’annonce de l’accord aujourd’hui conclu, nous avions résolu la plupart de ces préoccupations au cours de la dernière année par l’amélioration de la formulation de notre politique de confidentialité, la description des application et les notifications des applications instantanées. Et nous continuons à investir fortement dans la sécurité et les contre-mesures pour empêcher les abus.
Nous sommes attachés à une meilleure protection de la vie privée des utilisateurs et de nous voulons leur donner un meilleur contrôle sur comment et avec qui ils communiquent. C’est quelque chose que nous avons toujours pris et que nous prendrons toujours au sérieux.

Si l’on décrypte ce message (comme les précédents sur les vos de données), c’est simple:

Chers amis Bisounours de Snapchat, tout va bien. Nous avons fait quelques erreurs en travaillant pour vous, mais, avant même que le vilain gendarme ne nous gronde, nous avions de nous quasiment tout réglé et vous pouvez être sûr que nous tenons au respect de votre vie privée étouça… «plus qu’hier et bien moins que demain».

Snpcht-gruyereIl reste cependant des interrogations. Un certain nombre d’opérateurs ont, semble-t-il, des systèmes de sécurité qui évoquent plus les trous de l’emmenthal que la compacité absolue du (vrai) gruyère. C’est la société française Orange qui a récemment été victime des piratage massif de données personnelles, comme si la concurrence effrénée dans le secteur des communications conduisait à donner une priorité absolue au développement, coûte que coûte (et surtout pour les usagers).

La manière dont a communiqué Snapchat avant, pendant et après la négociation de l’accord avec la FTC est la démonstration même d’une communication biaisée, trompeuse voire fausse: encore la société est-elle installée aux États Unis, ce qui permet aux autorités nationales d’appliquer leur règlementation. Qu’en sera-t-il avec telle société qui, opportunément, aura installé son siège officiel et ses serveurs (ou pas) dans un des ces micro-États qui pourrait avoir l’idée de jouer les paradis informatiques comme d’autres les paradis fiscaux?

L’Union européenne a déjà posé le problème de la gouvernance de l’Internet (le scandale des écoutes de la NSA y aura puissamment aidé), mais c’est bien dans un cadre international que la protection des consommateurs (et en particulier de leurs données personnelles) devrait se régler. Comme c’est de l’impalpable (en tout cas, ce n’est pas le consommateur qui palpe), la violence des transmissions de données (nous ne parlons pas ici des piratages) est moins ressentie. Elle n’en est pas moins lourde de menaces pour demain, et pas seulement en termes de libertés individuelles. C’est une marchandisation absolue, généralisée, systématique qui menace.

On ne luttera pas contre elle par d’impossibles prohibitions et surtout des décisions «émiettées» (même si ici ou là, le symbole peut être nécessaire en s’attaquant aux filiales commerciales, et peut même servir d’exemple utile). Mais l’une des règles essentielles est la transparence sur les fonctionnements, le contrôle des «applications tierces», l’adéquation entre la com (implicite ou explicite) et la réalité, de façon à ce que le consommateur fasse des choix éclairés en connaissance de cause, puisse, si nécessaire, ajuster sa pratique et, in fine, se voir garanti un «droit à l’oubli» (donc à l’effacement: le vrai).

Pour le reste, nous l’avons déjà dit: il n’y a pas de service gratuit (sauf l’air qu’on respire). Tout à un coût (y compris les serveurs sur lesquels nous envoyons de causeries et images les accompagnant ou la bande passante permettant au service en ligne de les diffuser). Ces entreprises ne sont pas des philanthropes et ne peuvent l’être (sur l’autoroute de l’information aussi, il faut prendre ses précautions avant). En revanche, elles ne peuvent poser comme principe qu’elles s’occupent, au nom de leur développement, de leurs droits d’abord et, seulement ensuite, quand elles en ont le temps et consentent à dégager des moyens pour ce faire, de leurs obligations après.

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