Vous avez le droit de ne pas être anonyme... sur le site de Michel Guillou.

Ça pourrait ressembler à un de ces jeux bien connus sur le thème de Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné. Je viens de lire le dernier billet de Michel Guillou: Vous avez le droit de ne pas être anonyme, tout ce que vous publierez pourra être retenu contre eux. Dès la lecture des premières lignes j’ai décidé de l’évoquer parce que cela m’apparaissait indispensable alors même que le choix raisonné et raisonnable d’apparaître «en clair» peut sembler incongru en ces temps d’espionnage généralisé.

Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné: il se trouve qu’en arrivant à la fin de son texte, je trouvai un renvoi à mon précédent article ici-même… lequel se concluait en citant Michel Guillou. Et pourtant de nous deux, seul Michel Guillou, naturaliste de formation, s’y connaît en séné voire en rhubarbe (sauf lorsqu’il est question de tarte, à la rigueur). Alors que j’ai publié plusieurs billets sur la manière dont les données personnelles sont (mal)traitées, le paradoxe entre le «principe de Guillou» (publier en clair) et mon approche n’est qu’apparent. Venons-en donc au fond.

Michel Guillou plaide pour le droit à la publication sous son véritable nom sur le Net. À la formule «Vous avez le droit de garder l’anonymat. Tout ce que vous publierez pourra être retenu contre vous», il oppose Vous avez le droit de ne pas être anonyme. Tout ce que vous publierez pourra être retenu contre eux.» 

Son billet évoque pourtant largement les atteintes aux libertés ou l’utilisation des données personnelles sur laquelle, justement, j’insistais en ces temps de fournisseurs de service indélicats mais aussi de ces mouchards qui ont moins à voir avec de délicieux cookies chocolatés qu’avec des témoins de connexion placés à l’insu du plein gré des utilisateurs. Mais il insiste:

Il n’empêche, choisir d’être anonyme en ne signant pas ou en choisissant un pseudonyme abscons et interchangeable, c’est toujours se priver un peu de sa liberté. Et il n’y a pas de luxe et de plaisir plus grands que de s’exprimer librement, sous son vrai nom, celui qu’on a reçu de ses parents, au seul risque d’être contredit voire insulté.
Contre tous ceux qui s’attaquent à nos données personnelles et font profit de leur marchandisation, qui abusent de notre bonne foi ou de notre liberté, la solution n’est certes pas le repli sur soi, l’anonymat, la construction d’un bunker […]. Non, la solution est une alternative finalement assez simple:
– cesser d’utiliser l’Internet ;
– exercer ses droits à s’exprimer et publier sous son vrai nom, en toute responsabilité.

Il conclut en évoquant ce par quoi j’achevais mon billet précédent («L’essentiel est de garder conscience et de définir soi-même ce que l’on est prêt à consentir et ce que l’on veut préserver.») avant d’affirmer:

Signer de son vrai nom est ce qu’il faut préserver d’abord, et je suis certain que [Luc Bentz]en conviendra avec moi.

Oui, j’en conviens, comme je conviens avec Michel Guillou de la nécessité de l’éducation plus que de l’interdit (je renvoie sur ce point la lectrice ou le lecteur à son article).

Mais argumentons un peu plus précisément. Mon billet précédent traitait de la récupération de donnée. Le reproche fait à Facebook de balayer sinon illicitement, du moins de manière indélicate les données de ses clients (rien n’est vraiment gratuit) n’est que la partie émergée de l’iceberg par rapport à ce à quoi nous consentons dans ces conditions générales d’utilisation (CGU) qui perpétuent la tradition des interminables clauses de contrats d’assurances composées en caractères micrométriques.

La problème qu’il pose (et pas pour la première fois) est celui de la publication en ligne par les internautes quel qu’en soit le support (articles ou commentaires sur sites, réseaux sociaux, forums, etc.). Voyons cela de plus près.

433px-Anonymous-svgRevenons d’abord sur l’usager lui-même. Il a donné des identifiants, une adresse valide. L’anonyme prudent (disons qu’il a choisi comme pseudonyme Storitz1910) a pu passer par un fournisseur d’adresses internet (gmail, yahoo ou d’autres)… mais à partir d’une autre adresse valide. A-t-il fait l’opération plusieurs fois en supprimant successivement les adresses intermédiaires? C’est oublier que des fichiers doivent bien traîner ici ou là. C’est oublier surtout que, sauf à n’utiliser que du wifi public ce qui est s’exposer à bien des risques, il passe par une connexion personnelle (il suffit d’un partage occasionnel de connexion avec son mobile pour qu’il figure dans un fichier log comme jadis une marque au fer rouge), et plus encore d’une connexion habituelle (votre fournisseur d’accès internet sait tout de vous). Et quand on ajoutera que, de plus en plus souvent on demande un numéro de téléphone (et que de plus en plus souvent il est utilisé pour valider la création ou la modification du compte)…

On objectera que les révolutions du printemps arabe ont reposé sur des activistes utilisant les réseaux sociaux, mais dans un État de droit, l’anonymat n’est jamais une garantie pour un contrevenant. Même ceux qui n’ignorent pas les finesses (et les abus) du premier amendement de la constitution états-unienne en matière de liberté d’expression — y compris pour les utilisateurs étrangers de serveurs installés aux USA — ne sont pas à l’abri comme on l’a vu pour Twitter.

Reste le fond. On peut choisir un nom de plume. Après tout, Romain Gary fut aussi Émile Ajar. Mais si Storitz1910 se croit invisible, anonyme, il se met le doigt dans l’œil jusqu’à l’olécrane. On peut parfaitement choisir un alias pour un réseau social et en dire le moins possible… mais Storitz1910 ne peut penser qu’il pourra, en permanence et en toutes circonstances, s’abriter derrière son pseudonyme ou même ses pseudonymes.

Quand il revendique le droit à publier sous sa propre responsabilité avec sa propre identité, Michel Guillou précise :

Tout autre choix est un renoncement, un abandon, une privation volontaire d’un peu de sa liberté.

Il ne s’agit pas seulement de sa liberté d’expression, mais de sa liberté d’être, tout simplement. Être en tant que verbe (exister en revendiquant son identité et assumer ses propos — pleinement. Être en tant qu’individualité consciente.

C’est souvent (je ne généralise pas en disant toujours) derrière des pseudonymes (Storitz1910, Drumont1940, Mariage2013, Toto6789 [car Toto1234 est déjà pris]) qu’on voit s’exprimer des propos outranciers, plus dégradants pour qui les exprime que pour qui les reçoit. Cela ne signifie pas que le choix d’un pseudonyme ne soit ni pertinent par choix personnel (y compris pour des expressions respectueuses d’autrui) ni parfois nécessaire (en raison de circonstances particulières comme l’obligation de réserve: ma génération et celles qui la précèdent savent le cas célèbre de Casamayor). Mais le principe revendiqué doit bien être celle d’une claire publication librement exprimée, pas celui du camouflage systématique et généralisé dont on s’exagère parfois — n’y revenons pas — la protection qu’il apporte.

J’ai rencontré Michel Guillou une demi-douzaine de fois depuis que nous sommes numériquement croisés, il y a un peu plus de quinze ans sur/dans les forums Usenet. Il apparaissait en clair; j’avais fait ce choix aussi — y compris sur des propos «engagés». Je ne sache pas que nous nous en soyons mal portés lui ou moi. Nous avons d’ailleurs pu débattre de nos accords ou désaccords respectifs. Nous savons lui et moi que — durablement et fermement — nous ne partageons pas le même point de vue sur certaine publication de décembre 1990.

Mais en revanche, sur le fait de rejeter ce qui me semble être la très dangereuse (et illusoire) attitude du bunker et de lui préférer la publication responsable, nous avons la même approche. C’est celle des articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 — élément du bloc de constitutionnalité depuis une célèbre décision du Conseil constitutionnel de 1971 — et après ce beau texte, qui fonde la liberté de chaque citoyen (le constituant de 1789 n’a pas dit: «de chaque anonyme»), il n’est rien besoin d’ajouter:

Art. 10. Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.
Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Luc Bentz

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