La chose fait l’objet d’un article sur le site ZDNET. Il s’agit bien des messages privés (par la messagerie interne de Facebook) et non des «statuts» (qu’ils soient publics ou que l’auteur en limite l’accès). Mais attention à ne pas confondre Facebook avec une vulgaire agence d’espionnage interceptant les communications. C’est autre chose, qui reste préoccupant, mais avec des préoccupations d’une autre nature.

Il ne faut pas en déduire que Facebook s’amusât à lire les messages un par un. Le but de la manœuvre — et sa dénonciation — ne sont pas là.

C’est d’abord dans la trahison de la confiance de l’utilisateur qui peut penser qu’un message qu’il adresse est réellement privé et qui par conséquent, peut se laisser aller, comme l’expose la plainte, à dévoiler des éléments personnels qu’il n’aurait pas — ou pas nécessairement — avancés dans un autre contexte supposé de communication. Il s’agit bien ici de choix personnels, et non d’éléments moralement ou pénalement répréhensibles.

Ces données sont analysées: c’est l’exploitation de données (ou data mining) que nous avons évoquée antérieurement. C’est un balayage (scanning) de mots en continu que les programmes trient, concassent, croisent et recroisent.

Rien à voir avec l’espionnage des propos — quand bien même rien n’interdit de penser que la NSA n’y jette pas un œil, elle qui a pu accéder à des courriels ou à des nuages personnels ou professionnels gérés par des entreprises autrement plus puissantes — mais ce n’est pas plus rassurant pour autant…

La question que chacun doit se poser, ce sont les milliards d’informations — micrométriques, anodines, élémentaires, impalpables, affligeantes de banalité peut-être —, mais ces milliards d’informations quand même qui, retriées, recroisées, ordonnées livrent tout de nous. Et pas seulement les messages privés (même si, justement, la question de la déloyauté est une circonstance aggravante), mais le reste, tout le reste. C’est déjà inquiétant quand chaque consommateur-client-cible, globalisé et atomisé à la fois, peut être traité par le monde économique, qu’il s’agisse de réflexions globales ou d’analyse ciblée. Ça fait froid dans le dos (penser à ce que l’affaire Snowden a déjà fait émerger).

Le télécran du 1984 publié en 1949 par George Orwell apparaissait à ses lecteurs comme une invention de science-fiction:

Le télécran recevait et transmettait simultanément. Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston demeurait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. On pouvait même imaginer qu’elle surveillait tout le monde, constamment. Mais de toute façon, elle pouvait mettre une prise sur votre ligne chaque fois qu’elle le désirait. On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son émis était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu.

Évidemment, on n’est pas dans la situation du roman où, à tel ou tel moment, un téléspectateur se fait interpeller à voix haute. C’est plus insidieux. La souris, le clavier — bientôt sans nul doute la voix directement — pensent s’adresser à d’autres tandis que les signaux qui passent transitent par des serveurs où nous les pensons au repos, leur tâche remplie quand toute la magie du numérique permet à des données de s’afficher pendant qu’elles-mêmes sont scrutées et recomposées.

Ce n’est d’ailleurs pas qu’une affaire de réseaux sociaux. Hier, rien (sauf les quelques boîtiers des familles-témoins pour l’Audimat), rien ne permettait de savoir quelles étaient les émissions préférées que regardaient madame et monsieur Tartempion. Aujourd’hui, par le câble, par les box, tout peut être consulté à distance.

Nous utilisons aujourd’hui des services numériques et, pour ma part, je continuerai à les utiliser parce qu’ils sont pratiques et qu’ils permettent de gérer, plus facilement et plus efficacement qu’avant-hier, un réseau de relations (je n’ai pas dit d’amis) ou de contacts; de partager du texte, du son, des images; d’accéder à un ensemble d’informations beaucoup plus large. Je ne me sens pas de détruire tous les appareils et de me résoudre à m’enfermer dans une grotte (d’où il faudrait quand même que je sorte pour acheter de la nourriture et où les livres papier que j’aurais emportés pourraient bien être moisis par l’humidité ambiante plus tôt que je ne l’imagine).

L’essentiel est de garder conscience et de définir soi-même ce que l’on est prêt à consentir et ce que l’on veut préserver. Il n’y a jamais de ligne nette de départage, parce que les choses sont toujours complexes: j’ai renoncé à utilisé des applications très protectrices sur mon navigateur parce qu’elles verrouillaient trop les choses. Mais cela suppose aussi que les règles du jeu soient transparentes (voir ce billet de Fouad Bencheman sur leplus.nouvelobs.com), et non qu’à côté du mode d’emploi officiel à la règle du jeu réelle soit fixée par le seul fournisseur de service et se résume à: «Je fais ce que je veux comme je veux tant que je ne me fais pas taper sur les doigts.»

S’il y a des réponses à apporter, c’est sans doute en rééquilibrant les pouvoirs entre des entreprises de nature transnationale (même si elles affichent le plus souvent une nationalité ou un tropisme états-unien) et les États, mais aussi, dans un cadre juridique, aux citoyens et consommateurs (aux citoyens, dans le cadre d’une société de droit, soucieuse des libertés publiques; aux consommateurs, pour restreindre le côté léonin de leurs relations avec les fournisseurs de service).

C’est aussi dans l’éducation, au-delà de la moralisation. Je renvoie sur ce point à cet excellent billet de Michel Guillou qui, s’il traite d’éducation numérique des adolescents, peut très largement être transposé. Parce que le citoyen a sur le sujet l’avantage d’être à la fois acteur et conscience… en principe du moins.

Luc Bentz

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