Le billet précédent (Doctores cum Twitto) a donné lieu à d’assez nombreuses reprises (en français twittérien: retweets ou RT) — et notamment à cet échange, à partir de la reprise commentée de Juliette Lancel:

Comme j’indiquais mon intérêt pour la formule «sociabilité savante», qui allait tout à fait dans le sens de l’idée que je développais, il me fut répondu:

Mais en fait, le développement du sujet m’a conduit à rédiger cet article-ci plutôt qu’un complément en bas de page à cet article-là.

Le compte Twitter @LieuxDeSavoir est celui de Christian Jacob, directeur d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales, pour ceux qui ne seraient pas au fait de l’existence de cette institution publique originale et reconnue dans les milieux de l’Université et de la Recherche françaises).

Arriver au compte Twitter en ligne permet quasi-instantanément de trouver le carnet de recherches «Lieux de savoir (Histoire comparée et anthropologie des pratiques savantes)»: http://lieuxdesavoir.hypotheses.org/.

Le moteur de recherche intégré permet de dénicher en deux clics l’article évoqué:
Qu’est-ce que chercher (4)
Les sociabilités savantes,

dans une série de quatre (c’est le dernier) qu’on retrouvera .

La réflexion qu’il développe est tournée — tout naturellement — vers un public savant, notamment des chercheurs et, parmi eux, des doctorants ou post-doctorants. Elle repose sur un parti-pris valorisant la coopération, la co-construction, l’échange, la contribution, la mise en accès libre avec des éléments qui ne méconnaissent par ces terribles pépins de la réalité qu’évoquait Prévert, mais qui font écho aux réflexions propres du Gazouilleur qui, sans être du milieu mais ayant eu à s’y intéresser, se préoccupe en honnête homme de fonctionnements d’avenir quand, pour beaucoup, le modèle du savant ressemble encore beaucoup à celui de l’humaniste Jean Rostand dont je garde en mémoire les grenouilles de Ville-d’Avray.

Ces quatre articles — qui relèvent de l’épistémologie de la recherche (avec sans doute une part de mise en abyme) — seront utiles sans nul doute aux chercheurs et apprentis chercheurs. Ils dépassent, de loin, les aptitudes du Gazouilleur et surtout l’objet social de ce carnet-ci. Mais on y trouvera justement quelques références à Twitter et à des usages bien éloignés du commentaire en direct de telle émission à succès ou de l’expression d’opinion, parfois plus fangeuse qu’élevée, sur tel ou tel sujet d’actualité.

Voici ce qu’écrit Christian Jacob (ne pas confondre avec l’autre):

Je peux témoigner de l’enrichissement personnel que je retire de ma présence sur certains réseaux sociaux, comme academia.edu et surtout Twitter: j’ai eu la surprise de découvrir que l’un de mes doctorants procédait à un live tweet régulier de mes séminaires à l’Ehess, et qu’il offrait un fil sélectif, mais toujours pertinent, de mon propos. Il m’est d’ailleurs arrivé, grâce à lui, de pouvoir retrouver trace d’une longue digression orale où je m’étais écarté de mes notes écrites. Cela m’a valu de pouvoir prolonger le séminaire avec des internautes disséminés dans l’espace francophone et au-delà, de répondre à des questions ou à des objections et de bénéficier de leur expertise, de leurs idées…
C’est là je crois un atout majeur de cette plateforme de micro-blogging : permettre de constituer des collectifs informels et de construire une expertise collective. Entre enseignants du second degré, doctorants et post-doctorants, bibliothécaires et documentalistes, éditeurs et collègues chercheurs dans un vaste éventail de disciplines, nous avons là des réseaux informels qui permettent une veille sur des objets technologiques comme sur des champs disciplinaires, sur l’actualité éditoriale comme sur des questions pointues. Il m’est souvent arrivé sur Twitter de poser des questions de fonds sur telle perspective de recherche, tel ou tel courant intellectuel, ou sur une porte d’entrée bibliographique, et j’ai presque toujours eu les réponses attendues.
Le web participatif fait revivre les réseaux lents de la République des Lettres, en reconfigurant le temps et l’espace des échanges et de la circulation des informations.

Favoriser l’échange, le débat et même la réflexivité, voilà ce que permettent de façon quasi instantanée les réseaux sociaux aujourd’hui. Cela permet donc — ce n’est pas à nos yeux le moindre de leurs mérites possibles comme le soulignait à sa manière Christian Jacob — d’éviter la déperdition, l’entropie mémorielle. Car les vingt à cent participants à une conférence, un séminaire ou un colloque peuvent oublier, perdre leur notes (pire: les archiver au plus profond d’un dossier soignement empilé), garder pour eux des souvenirs éminemment fragiles.

Les limites de l’usage d’un réseau instantané comme Twitter existent, mais des outils permettent de le fixer, fût-ce provisoirement, d’en garder une trace un peu plus stable. Réflexivité m’était venu à l’esprit en pensant, par exemple, à ce Storify de Stéphanie de Vanssay réalisé après une conférence du CRAP-Cahiers pédagogiques de la sociologue Sandrine Nicourd sur le thème:
Comprendre les engagements.

La parole était bien éphémère dans les salons du XVIIIe siècle que nous avons évoqué ici: ils ont pourtant laissé une trace dans l’histoire littéraire, artistique et même politique de leur époque. L’usage de l’éphémère pour faciliter la construction de la pensée, la cristallisation de savoirs nouveaux est, redisons-le, une assez jolie revanche du monde cultivé et savant sur les créateurs mercantiles d’un objet qui leur échappe en partie et dont, avec une nécessaire lucidité et un recul maîtrisé, nous pouvons nous emparer comme autant de pique-notes, de questionnements à l’entour — un entour (Émile Littré nous pardonnera de l’employer au singulier) devenu à la fois multiforme, infini (ou presque, n’exagérons pas) et en même temps impalpable puisque, pour nous, il se résume à quelques électrons d’où surgissent des messages de 140 signes et espaces au maximum.

Je ne doute d’ailleurs pas que d’aucuns regrettent le temps passé du livre fraîchement imprimé et de la lettre manuscrite, mais le magister du Château des Carpathes considérait comme hérétique le passage de la plume d’oie à la plume de fer et chacun sait que l’Église avait vu d’un mauvais œil l’apparition du livre imprimé et l’émergence du métier de libraire-imprimeur dont l’absence nous aurait pourtant privé de Robert Estienne.

C’est qu’en somme il ne faut pas confondre le fait que Twitter (ou tout autre réseau) puisse être utilisé comme un graffiti de chiotte (pour être non pas trivial mais précis) et le fait qu’il ne serve qu’à ce bas usage ou à des banalités. On se mettrait naturellement le doigt dans l’œil jusqu’à l’olécrane si l’on pensait que demain (voire la semaine prochaine parce qu’il faut être raisonnable), Twitter ne servirait qu’à des échanges subtils, délicats, suaves et savants. Ne lui en demandons pas plus qu’au téléphone ou même aux lettres et billets qu’on s’envoyait il y a un siècle ou deux. Mais ne méconnaissons pas pour autant son utilité: il ne faut pas jeter le tweet avec l’eau du bain.

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