Sans Twitter, je n’aurais jamais su sans doute que deux twitteurs avaient une thèse sur le feu (depuis l’une a été brillamment soutenue et l’autre ne saurait tarder) et sans Twitter, des faits d’actualité immédiate n’auraient pas bénéficié de leur éclairage à la fois savant et nécessaire. Twitter leur permet (et ils permettent à Twitter) de donner des prolongements extrêmement riches à des sujets d’actualité immédiate. Où il est démontré qu’il n’est de barrières sur le chemin de la Connaissance que celles qu’on veut bien ériger et que l’éducation populaire via Twitter n’est pas (nécessairement) un dispositif de seconde zone et de troisième main.

On fait maints reproches à Twitter, et sans doute n’en pourra-t-on jamais dresser la liste exhaustive. Mais  Ils ne sont pas nécessairement injustifiés et l’on pourrait même en formuler d’autres, y compris parfois le caractère moutonnier de reprises d’informations. Puisque nous ne reculons point devant le latin de cuisine, les proximités culturelles (au sens large du terme), idéologiques ou professionnelles peuvent conduire à un relatif «entre soi» qui accentue le phénomène, mais…

Mais justement, il nous semble nécessaire aussi de montrer en quoi l’assertion de simplismes réducteurs — à laquelle le Gazouilleur sait prendre sa part comme tout un chacun — n’est pas une contrainte générale et absolue. Aussi bien convient-il d’expliciter ce doctores cum Twitto pour lequel je requiers l’indulgence des (vrais) latinistes.

On dit parfois qu’il est inutile de perdre son temps à gazouiller quand on a des choses plus importantes à faire. Et pourtant, nos deux abonnés ont partagé, bien avant la soutenance, des apports et des réflexions en tenant même carnet de recherche ici ou , seul ou à plusieurs. Je les ai trouvés après quelques détours, passant notamment par cette Villa réflexive à laquelle je ne pouvais que m’intéresser comme adepte du principe: «Il faut savoir descendre de vélo pour se regarder pédaler».

Le hasard pur n’y est pour rien, avouons-le. J’aurais pu croiser leur route plus tôt ou plus tard, plus tard ou plus tôt m’intéresser à leurs écrits (donc m’abonner à leur compte Twitter) mais, dans la mesure où nous tweetons régulièrement eux et moi, le fait est que mon regard se serait nécessairement posé sur leurs productions autres que gazouilleuses pour une double raison:
1° nous pratiquons ce que je pourrais qualifier de tweet de partage, collaboratif plus que de simple caisse de résonance;
2° nous partageons pour partie (sachant qu’il suffit que ladite partie commence à l’unité) le même réseau de correspondants. [Note pour la NSA: tous sont d’honorables correspondants.]

Les frères Bogdanov, saisis par le Divin comme monsieur Le Trouhadec le fut par la débauche, auraient sans doute une explication métaphysique sur la chose, paraît-il, puisqu’ils lisent dans l’univers comme Mme Irma dans le marc de café. Sans revenir sur ma préférence pour les œuvres de Jules Romains sur celles d’Igor et Grichka B. ou pour le marc de Bourgogne sur le marc de café (mais avec modération), je privilégie pour ma part une explication qui relève plus de la sociologie des réseaux et d’une pratique qui, ne se bornant pas à commenter l’émission télé du jour ou à suivre une ou un artiste, un courant politique, il n’était pas aberrant que fusse intéressé, au hasard d’une réponse, d’une citation ou d’un échange, par des gens ne dédaignant pas d’utiliser Twitter comme un salon à l’ancienne plutôt que comme un défouloir ou le réceptacle des plus bas instincts. C’est une réflexion qu’avait évoquée ce billet faisant écho à un article d’Isabelle Pariente-Butterlin qu’on résumera ainsi: Pourquoi Montaigne aurait tenu à avoir un compte Twitter.

Revenons en à mes doctores cum Twitto. Je vous en propose deux traductions d’arrière-salle (celle qui jouxte la cuisine, bien entendu): docteurs ou savants dans Twitter / docteurs ou savants avec le twitto ou twittos (nom — que je n’aime pas trop, mais tout le monde s’en moque à juste titre — par lequel on désigner twitteuse ou twitteur, gazouilleuse ou gazouilleur).

Il n’était pas surprenant que je fusse intéressé à leurs travaux puisqu’il s’agit d’historiens. Je n’appartiens pas à ce champ (scientifique), mais je le fréquente en voisin, en ami, en être humain qui considère que c’est utile à la culture de mon propre jardin. De surcroît, l’une des thèses s’intéresse aux parcours militants quand je suis un adepte du Dictionnaire Maitron tandis que l’autre se propose de réfléchir à une question récurrente sur la Fonction publique, sujet qui m’est cher. Nous devions donc nous rencontrer (dans l’un des cas, ce fut le cas dans la vraie vie): la limaille de fer, sauf à être murée dans les souterrains obscurs d’une profonde l’incuriosité, ne saurait échapper à l’attraction de l’aimant.

Le premier de nos docteurs ne l’est pas encore tout à fait (c’est l’étape finale). Il est connu sur Twitter comme @enklask (https://twitter.com/enklask) et s’intéresse — pour faire court — aux socialistes bretons de l’entre-deux-guerres de 1914 à 1940. Il nous agrémente régulièrement de notes, de billets, d’articles consacrés à tel ou tel sujet, tel ou tel personnage avec toutes les exigences qu’on est en droit d’attendre du thésard accompli qu’il est.  Or voilà que l’actualité immédiate nous gratifie d’incidents sociaux en Bretagne à l’origine desquels on trouve des paysans et des entreprises en raison de leur opposition à l’écotaxe (voir ).

L’usage par les manifestants de bonnets rouges avait pour but de rappeler des révoltes paysannes antifiscales sous l’Ancien Régime. Si, comme d’autres, je pensais à des arguments écologiques (la pollution par les lisiers) ou économiques (les producteurs de l’intensif soumis à la dictature des grands groupes de distribution), je n’avais pas fait le rapprochement avec cette révolte du papier timbré de 1675 si durement réprimée qu’elle en émut même quelque peu madame de Sévigné.

Or donc, justement, Enklask revient, dans un article passionnant, sur cette histoire mais aussi ses traces, ses suites dans la Bretagne de la première moitié du XXe siècle, et son billet vient montrer comme on (se) joue des symboles historiques sans s’arrêter à un raccourci hâtif que viendrait accompagner toute la récente mayonnaise montée sur le ras-le-bol fiscal car, dans le traitement journalistique sachons-le, on aime assez, notons-le quand même, la progression à thème constant jusqu’à épuisement de celui-ici.

Et il renvoie à cet article précis qui permet de voir comme, dans une histoire relativement récente, l’affichage des bonnets rouges a été envisagé de manière diverse: http://enklask.hypotheses.org/798.

Le second de nos docteurs (le premier à avoir soutenu sa thèse) est Émilien Ruiz, dit @mXli1 : https://twitter.com/mXli1.

Comme il l’indique lui-même sur l’un de ses blogs:

Mes travaux de recherche visent à penser ensemble déconstruction du travail statistique et analyse de ses usages (ou non-usages) politiques, administratifs, savants, etc. sans renoncer à considérer le matériau quantitatif comme une source pertinente pour les sciences sociales.

Et de fait, sa thèse (Trop de fonctionnaires? Contribution à une histoire de l’État par ses effectifs [France, 1850-1950]) le conduit à interroger (et pas seulement s’interroger sur) les assertions visant comme marronniers usuels de la grande presse la Fonction publique réputée trop nombreuse, trop coûteuse:

Et de renvoyer à l’exposé de présentation de ses travaux devant le jury de thèse, lequel se concluait par la nécessité de conduire un travail approfondi sur le sujet… au-delà de ces affirmations à l’emporte-pièce qu’on trouve parfois ressassées à l’envi (mais sans envie de la part de ceux qui se sentent visés par envie) dans les gazettes, les dîners en ville, les repas de famille, les conversations de bistrot et même (osé-je l’avouer?)… sur Twitter.

La question, on le voit, n’est pas tant de trouver la voie (et les voix) d’une caution scientifique à un discours idéologique que l’on peut porter que de profiter des échanges que permet le réseau, mais aussi de ses apports d’information (au sein plein du terme) pour que l’on puisse ne pas se contenter du Oui/Non même si l’on est acharné partisan du oui, du non, voire du ni oui-ni non (bien au contraire). 

Le décryptage, la lecture des notions abordées de façon courante (au double sens de «commune» et de «en cours») ont du sens. Et si, dans les milliards de liens qui sont déversés chaque jour sur Twitter, quelques uns, plus nombreux chaque jour, permettent d’élever le niveau individuel et collectif de réflexion, alors Twitter sera, malgré ses défauts et ses incontournables dérives commerciales, l’outil d’éducation populaire que n’avaient pas prévu ses créateurs — et c’est très bien comme ça!


N.-B. — Émilien Ruiz a fait le choix de mettre à disposition sa thèse sur une plateforme libre d’accès. Tout ça est naturellement le seul fruit du hasard.

Post-Scriptum. — À la suite d’une reprise (retweet) de ce billet reprenant l’expression sociabilités savantes qu’on doit au chercheur Christian Jacob, j’ai rédigé un billet somme toute complémentaire à celui-ci:
https://legazouilleur.wordpress.com/2013/11/02/sociabilites-savantes/.

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