CapturePivot

Derrière le jeu de mots sur intuitu personæ (en considération de la personne), Bernard Pivot (@bernardpivot1) évoque en passant le lien qui le lie à Twitter. Ce n’est sans doute pas seulement le lien juridique qu’évoquait numerama.com à l’occasion de la publication du recueil Les tweets sont des chats.

Quand on évoque généralement intuitu personæ — pour une désignation le plus souvent —, le terme considération est usité dans son sens mélioratif en évoquant, justement, toute la considération qu’on porte à la personne visée, ce que l’on retrouve dans les formules de salutations qu’impose l’usage en lui adjoignant quelque adjectif codifié: considération distinguéehaute considération. Mais, on commettrait sans doute un contresens en imaginant que cet aspect-là s’applique à la formulation de l’académicien Goncourt — qu’il y ait pensé ou pas lui-même, d’ailleurs.

Si l’on revient au droit des contrats, l’intuitus personæ est un contrat établi en prenant en compte la personne même du co-contractant avec des déclinaisons développées dans la littérature… du droit civil.

Dans le cas de Twitter, Twitter et chaque usager sont respectivement le co-contractant de l’autre. Le contrat est marqué par l’adhésion aux conditions générales d’utilisation (CGU) comme sur maints autres sites. C’est la contrepartie nécessaire à l’admission sur le site (n’oublions jamais que rien n’est gratuit). Dans le cas de Twitter, pas de clause intuitu personæ, évidemment, et, formellement, il n’y en a pas davantage pour la twitteuse ou le twitter.

Je me suis toujours méfié des explications rétrospectives sur les raisons — le comment-du-pourquoi — qu’on prête aux auteurs. Prenons donc le propos de Bernard Pivot en soi sans rien lui enlever de sa légèreté primesautière autant que spontanée. Mais, d’une certaine manière, ce contrat «intweetu» personæ qu’il évoque vaut pour lui, pour son rapport à Twitter, à l’usage personnel qu’il en a, à sa pratique et à son regard sur ce média. C’est le contrat que la personne se donne  in Twittu (pour rester dans son registre).

tweets-chats-pivotCe contrat, elle peut parfaitement ne jamais l’avoir défini et encore moins prédéfini. Il est le plus souvent inconscient, inexprimé, im/perçu: il résulte des choix de thèmes, des choix de suivi ou de non-suivi, des choix d’échanges (ou pas); il est évidemment évolutif (y compris parce que Tweeter suscite des interactions qui génèrent des développements, des changements de pratique). Il peut s’achever si la twitteuse ou le twitteur fait le choix de clore son compte (quand bien même Twitter s’autorise, de droit ou de fait, à garder les traces des échanges passés). Il est surtout la traduction de ce propos de Bernard Pivot lui-même, interviewé à propos de son recueil de tweets,

Twitter est un réseau choral où tous les gens sont des solistes¹.

Ces solistes s’engagent certes par contrat (les CGU) à respecter des règles et même à renoncer à certains droits sur leurs écrits (contrepartie contractuelle de la mise à disposition de ce média privé), mais leur propre engagement contractuel ne va pas au-delà, notamment sur le nombre de publications ou les choix éditoriaux (hormis les limites que peuvent imposer la Loi ou les CGU).

Le contrat «intweetu» personæ n’est pas un contrat moral car la morale a peu à y voir. C’est le rapport entre chaque soliste et, bien au-delà de la société Twitter inc. (San Francisco, Californie, USA), le «réseau choral» ainsi que le nomme Bernard Pivot: réseau d’individus jouant un rôle dans le chœur, solistes s’exprimant parfois à plusieurs comme dans ces ensembles qui subliment un opéra ou une représentation de salon, se répondant ou s’exprimant dans une polyphonie qui jamais n’est à l’unisson peu compatible avec les bruissements d’oiseaux libres, qu’ils soient alternativement solitaires ou en compagnie, jamais chœur d’opéra ni même chœur antique dès lors que ce dernier s’exprimait de manière une et intelligible par tous les auditeurs.

Suis-je (deviendrai-je) un participant régulier ou occasionnel? Interviendrai-je sur un seul sujet, quelques thèmes? Avancerai-je uniquement mes seules opinions de proprio motu ou en réagissant? Préfèrerai-je relayer sur Twitter d’autres opinions, renvoyer à des pages plus construites de sites ou de blogs? Serai-je twitteuse ou twitteur uniforme ou multiforme, à l’identité apparente ou masquée — par réserve, discrétion ou opportunisme? C’est cela que contient mon contrat «intwittu personæ», contrat par nature temporaire, variable, changeant mais que ma pratique peut conduire aussi à se préciser, définir, affermir.

Dans ce réseau choral, il existe des solistes muets pour des raisons bonnes et mauvaises qui vont de la timidité ou de la peur au désintérêt pour des échanges parfois vifs en passant par le simple intérêt et l’intérêt simple pour le picorage, au gré des envies, des goûts, des appétences et des besoins, pour des liens utiles, voir pour le spectacle (qu’on s’en désole ou qu’on s’en réjouisse). Peut-être ces solistes s’exprimeront-ils quelque jour ou quelque soir; peut-être pousseront-ils… ou pas… une note solitaire, remarquée ou absorbée par l’ensemble, harmonique ou dysharmonique: peu importe!

Ce sera leur choix… intuitu Twittæ cette fois!


¹ Voir l’intégralité de l’interview sur Europe 1, 9 mai 2013.

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