(Ajout d’un complément en deuxième partie le 10-05-2013.)

Tout part, ce 9 mai, d’un rapide échange sur Twitter :

2013-0509_Gazouilleur

À qui s’adresse-t-on, au fond? La question n’est pas nouvelle. Les réseaux d’échange sont sujets ou plutôt l’objet de ces questionnements récurrents. On se les pose après un moment sur le premier réseau qu’on fréquente. Ce fut le cas, avant Internet, dans les défunts BBS; puis, chez certains participants d’Usenet; puis sur les réseaux modernes — la modernité étant celle de l’instant. Ce sera le cas sur les réseaux de l’avenir, ceux qui supplanteront, à plus ou moins longue échéance, les réseaux existants.

À moment donné en effet, la découverte, l’intérêt du réseau en soi ne (se) suffit plus: on finit par maîtriser plus ou moins (mais plutôt plus que moins) la pratique de l’outil. Vient alors l’interrogation philosophique — mais Twitter est un lieu qui peut être merveilleux pour un moment philo.

En la matière d’ailleurs, la réponse est liée aussi à la nature du support, à sa structure technique, aux modalités d’entrées, de suivi et de partage qui font que l’expérience d’un réseau n’est jamais totalement transposable parce qu’elle relève du double différence: technique et d’antériorité/postériorité dans l’histoire de la communication. Même pour deux réseaux fonctionnant au même moment, les regards diffèrent: voyez Facebook et Twitter et, hormis votre point de vue personnel sur la supériorité éventuelle de l’un par rapport à l’autre, dites-vous bien qu’existent tous les autres points de vue possibles.

La question du pour qui dépend bien sûr du pour quoi/pourquoi. Or il existe une grande diversité de pour quoi/pourquoi, au demeurant non exclusives les unes autres. En reprenant chronologiquement la série des billets classés sur ce site dans la catégorie «usages sociaux sur Twitter», nous avons relevé:

Mais, entre l’apparence du choix de communication et le «choix profond» qui constituait l’interrogation de Lionel Jeanjeau (@LionelJeanjeau), il peut exister des nuances ou des écarts.

Reprenons l’échange du début.

«À qui s’adresse-t-on au fond de nous-mêmes» demandait-il. «Aux autres et peut-être à soi-même», répondait Chris (@profencampagne). «Aux autres au pluriel? Je n’en suis pas si sûr.»

Qu’entend-on par aux autres? Tout est là.  La question a été évoquée d’une certaine manière… en invoquant Montaigne (et, indirectement, un article d’Isabelle Pariente-Butterlin (@IsabelleP_B).

Évidemment, on peut ne pas produire (sur Twitter) pour les autres, mais pour que les autres s’informent sur soi. Mais l’échange unilatéral (le mode «mégaphone») n’est pas un échange. Pourtant, il n’y a rien d’illégitime à chercher à diffuser ses écrits, ses travaux, ses remarques, ses pensées, ses points de vue… via Tweeter (ou un autre des ces réseaux passés, présents ou futurs qu’on qualifie aujourd’hui de «sociaux»). Si le but ultime de la pensée était de rester cachée, alors jamais on n’aurait trouvé de tablettes d’argile en écriture cunéiforme, ni d’inscriptions antiques, ni même de parchemins médiévaux.

Dès lors qu’on n’est pas dans la conversation de salon ou de bistrot — ces conversations dans lesquels l’élément structurant est la relation interpersonnelle préexistante ou qui se crée à cette occasion —, dès lors qu’on n’est pas davantage dans la notation personnelle qu’on rédige d’abord à son usage, même si elle est partagée (parce qu’on veut pouvoir reprendre le propos ou que l’avoir écrit permet de le mieux mémoriser), alors on peut s’interroger sur la singularité du pluriel «aux autres».

Quoi qu’on veuille, la pratique du champ twittique s’exerce toujours de différentes manières. Même le monomanique qui suit une vedette aura des expressions en sa direction et des modes de conversation particuliers avec les autres fans qu’il croisera sur sa route. Même le titulaire d’un compte Twitter qui vise un usage précis (thématique ou professionnel) sera amené à avoir d’autres types de conversation avec ses interlocuteurs de la même manière que, dans les dîners en ville, entre deux conversations mondaines sur l’expo du moment et le film à voir (ou à démolir), toute une gamme d’échanges se déroulent, fût-ce fugacement et furtivement, de l’actualité politique et sociale aux demandes prosaïques telles que «Voulez-vous me passer le sel, s’il vous plaît?»

Mais, même en considérant que l’aspect thématique domine (j’entends par là le thème, quelle qu’en soit la nature et les modalités, que choisit de développer l’auteur des tweets), aux autres ne signifie pas, quand on écrit, l’universalité des membres du réseau Twitter (sauf peut-être quelques pop-stars au public planétaire). Cette université est assez effrayante si l’on songe aux quelque deux cent millions d’abonnés dans le monde ou aux cinq millions et demi de Français (ce qui n’est toute de même pas rien).

Aux autres peut plutôt recouvrir les gens intéressés en général par le sujet, les spécialistes qui pourraient l’être mais, évidemment, cela reste vague. Derrière aux autres, quand on compose un tweet, on peut penser (en/visager — même si c’est un visage numérique) un réseau (participants à Twitter et au-delà) de personnes intéressées, mais aussi à quelques interlocutrices ou interlocuteurs en particulier, une nuée plutôt qu’un seul nom d’ailleurs. Dans tous les cas, à qui s’adresse-t-on devient à qui pense-t-on (en termes de destinaires: personnes concernées par le sujet, en leur sein, groupe plus ou moins restreint de personnes connues)? À travers les autres, il s’agit des twitteurs, précis et imprécis, qu’on souhaite lectrices et lecteurs du message et, bien entendu, lectrices et lecteurs actifs et donc réactifs.

Mais, pour l’analyser, plutôt que du côté de l’émettrice ou de l’émetteur (qui n’est pas la mieux placée ou le mieux placé pour ce faire), c’est peut-être du côté de la réception qu’il faut se placer. Or, justement, Isabelle Pariente-Butterlin (@IsabelleP_B) l’avait évoqué dans un tweet repris dans une chronique de ce site:

«Chaque voix qui tweete a une tessiture particulière…».

Quel que soit la motivation consciente ou inconscience d’une twitteuse ou d’un twitter, seul le message reste, avec les tonalités ou les harmoniques trahissant peut-être sa volonté, ses choix ou ses intentions,… ou peut-être pas. Mais l’auteur lui-même, se fût-il interrogé longtemps et en profondeur, n’arrivera peut-être jamais à répondre véritablement à la question initiale:

À qui s’adresse-t-on au fond de nous-mêmes quand nous publions sur les réseaux sociaux?

Mais puisqu’il s’agit bien d’interrogation philosophique, le cheminement sur soi présente plus d’intérêt, si l’on y réfléchit bien, que la découverte d’une éventuelle et improbable vérité statique et permanente.


Complément du 10 mai 2013

Un échange récent sur Twitter vient comme en écho à ce billet:

2013-0510_Gazouilleur
Il arrivait en réponse à l’annonce de publication d’un billet «savant» de Marie-Anne Paveau (au sens technique et non péjoratif du terme) qu’on pourra retrouver ici:
http://technodiscours.hypotheses.org/431.

Distinguant l’extraction des textes (à titre d’exemples ou de corpus) de leur contextualisation, cet article rappelle que la communication électronique seule ne fait pas le média social:

un média est social quand sa forme et son contenu sont construits par les relations que les utilisateurs y construisent et entretiennent. Un média social est donc, sur le plan discursif, un dispositif de discours mouvant constamment en évolution qui repose sur les relations entre tous les agents de la production verbale.

Plus qu’une aire délimitée où chacun à sa place — même dynamique comme sur un terrain de sport —, c’est un océan, espace avec ses différents courants à différents niveaux dans lequel on se meut en trois dimensions. Chaque tweet y est déposé. À qui s’adressait son auteur: à un de ces voisins de réseau qu’il croise et qu’il recroise? à un groupe auquel il songe précisément? plus largement à ceux qu’il pense pouvoir être touchés, de retweet(s) en commentaire(s), par l’intérêt ou la pertinence de son propos quels qu’en soient le but ou la nature? Peu importe, et importe encore moins la pensée inconsciente ou inexprimée qui a pu conduire à l’émission du message, ni même qu’elle soit plus ou moins perceptible par la lectrice ou le lecteur. Le tweet est lâché et nage, plus ou moins vite, plus ou moins profondément, plus ou moins loin au gré des interactions.

À qui s’adresse-t-on au fond de nous-mêmes quand nous publions sur les réseaux sociaux?

Sans doute à quelqu’un ou quelques uns, soit avant d’écrire soit en écrivant un tweet dans ces pensées complexes produites alors dans le cerveau, à celles ou ceux que nous souhaitons intéresser, amuser, distraire, informer… Mais sans doute toujours aussi à quelque twitteur encore inconnu, néophyte ou jusqu’alors inscrit dans des sous-réseaux relationnels distincts portés par des courants différents (on n’oserait dire étanches compte tenu à la fois de notre métaphore marine et de l’impossibilité d’étanchéité qu’implique Twitter hormis le cas particulier des «blocages» d’indésirables). Car même si l’on pensait écrire pour une personne — quitte à prendre «les autres» à témoin comme l’évoquait Christine Moulin (@hugoline2), cette personne est au fond un archétype twittérien, quand bien même la connaîtrait-on «dans la vraie vie» (IRL ou in real life), le twitto-destinataire est au-delà de la personne physique.

L’intérêt même d’un réseau social numérique comme Twitter n’est-il pas justement qu’en écrivant pour une personne ou un ensemble plus ou moins précis de twamis (d’un cercle restreint à l’ensemble de sa TL¹) on puisse l’enrichir de partages nouveaux?

À qui s’adresse-t-on au fond de nous-mêmes?

Peut-être à quelqu’un en particulier mais, toujours et de toute manière, à la twitteuse ou au twitter inconnu avec laquelle ou lequel se découvriront des affinités e-twictives. Car Twitter, par nature, infirme désormais cette pensée de Pierre Dac:

La voix de celui qui crie dans le désert d’Arizona a peu de change de se faire entendre de celui qui glande dans les steppes de l’Asie centrale de Borodine.

Il suffit, dans les deux cas, d’un simple accès au réseau…

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¹ TL: TimeLine ou liste d’abonnés. 

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