Il paraîtrait que le silence est d’or, mais, de silence, il ne sera pas ici question. De parole et d’argent, oui. Vos paroles, leur argent. Vos paroles, vos images, vos textes, vos œuvres en général; leur argent. L’argent des propriétaires des réseaux sociaux lato sensu. essayons d’aborder la chose de façon raisonnée sinon raisonnable.

Hé quoi! Comment croyez-vous que les entreprises que sont les réseaux sociaux ou de partage vivent? Ce sont des fournisseurs de services, avec du matériel (il faut bien que les applications et les données soient stockées quelque part), des coûts de bande passante et trébuchante, des frais de personnel et, en ce monde capitaliste des dividendes à payer (ou espérés) par investisseurs et actionnaires, ce qu’on pourrait résumer l’aphorisme suivant: vous produisez des flux, ils les font mousser et, le cas échéant, ils bullent (en matière de bulle, Internet n’en est ni à sa première ni à sa dernière expérience).  Parfois le client paie directement, comme sur les versions «pro» de certains réseaux professionnels (ce qui ne le met pas à l’abri du reste), parfois il est lui-même sa propre monnaie d’usage. Ce sont ses données personnelles, plus peut-être que les clics publicitaires, qui nourrissent le fournisseur de service offert. Ne pas être dupe, c’est (essayer de) se souvenir constamment que la gratuité du service affichée fait surtout penser au loup habillé en grand-mère.

Données personnelles, disais-je. Lesquelles? Une foultitude. Vos messages, vos courriels, vos photos et vidéos, vos centres d’intérêt affichés (est-il un service de courriels réellement gratuit?) permettent de croiser mille données profitantes et profileuses. Évidemment, la volatilité du Net conduit à des pratiques innovantes d’un point de vue technique et commercial, mais assez surprenantes pour le commun des mortels qui a, ancrée en lui, l’habitude de relations plus stables. C’est la surprise de l’économie numérique, pour laquelle les milliers de textes ou de musiques avec DRM n’ont pas été vendus mais concédés comme licences d’usage non transférables aux héritiers: difficile à comprendre chez ceux qui ont hérité de bibliothèques et de vinyles (voire de vieux 78 tours) transmis dans la famille en toute sérénité. En notre heureuse époque post-post-postmoderne (où s’arrêtera-t-on, je vous le demande?), le contenu se dissocie de l’objet, comme si vous achetiez un livre dont l’encre pourrait s’effacer ou se modifier à distance. C’est la magie du numérique: magie blanche avec les outils collaboratifs, magie noire avec les abus d’un droit de propriété qu’on peut qualifier d’excessivement féodal avec toute la rigueur initiale du droit de mainmorte.

Comme si cela ne suffisait pas, les conditions générales d’utilisation imposées de manière léonine bougent parfois comme girouette un jour de grand vent. Elles comportent toujours une clause, notez-le, permettant au propriétaire légal du machin que vous utiliser de les modifie à sa guise selon le principe car tel est nostre bon plaisir. L’utilisateur-qu’on-met-en-avant n’est qu’une variable. Et l’utilisateur, là-dedans, passe bien après la géopolitique des grandes sociétés. On l’a successivement vu et revu sur tous les grands réseaux sociaux ou de partage privé, les balbutiements d’un modèle économique non stabilisé n’excluent pas l’arbitraire,  l’arrogance et… la rapacité.

Regardez par exemple Instagram, onc fort utilisé par les twitteurs: depuis son rachat par Facebook, Twitter ne veut plus l’autoriser sur sa propre application. Et les twitteurs de s’écrier d’un ton réprobateur: «Oh !» Mais voilà qu’on apprend qu’Instagram modifie unilatéralement ses conditions d’utilisation pour s’arroger le droit de commercialiser les photographies déposées sur son site. Et les instagrammeurs de s’écrier d’un ton réprobateur: «Ah!» Bien entendu, la réponse la plus médiatique est venue des États-Unis, avec cet admirable sens de la procédure qu’on connaît à leurs hommes de loi. Voilà qui nous prive dans l’immédiat de la répétition des mêmes filtres photographiques assez usants (Je ne vais pas me faire que des amis, mais j’assume mes choix.). On ne doute pas que l’histoire de ce site de partage photographique  connaisse quelque jour prochain d’autres développements.

Il y a assurément plus grave d’ailleurs: les fermetures arbitraires de comptes ou les censures inopinées. Je ne saurais d’ailleurs cacher que le thème de ce billet m’a été inspiré par un billet de Michel Guillou (Prenez la parole, qu’ils disaient…) dont je recommande de manière à la fois absolue et pressante la lecture, et qui pourrait porter en épigraphe l’adage latin: Quis custodiet ipsos custodes (Qui donc gardera les gardiens?).

Les réseaux sociaux semblent publics mais ce sont des espaces privés (parfois privatifs). Ne dites pas que vous ne le saviez pas: vous le saviez, vous auriez dû ne pas l’oublier, ne pas confondre l’apparence et la réalité. Dites-vous bien que, moi qui vous parle, je suis exactement dans le même cas…. On l’oublie d’autant plus facilement qu’on y voit, qu’on y trouve de merveilleux vecteurs adaptés à sa communication. La facilité dont vous et moi profitons fait le reste.

Pour autant, il n’est pas illégitime de se poser cette question: quelles limites peut-on opposer à des entités propriétaires de systèmes propriétaires?  D’une certaine manière diraient les juristes, quelles dispositions d’ordre public dans tous les sens de l’expression? J’entends par là le sens juridique traditionnel des règles  légales pouvant être soulevées d’office, mais aussi la notion d’ordre public (opposé à l’anarchie de «règles propriétaires dans des espaces propriétaires» compte tenu de leur importance aujourd’hui) ou plus simplement celle de l’abus de droit. La question posée par Michel Guillou n’est donc pas incongrue, tant s’en faut.

Il serait d’ailleurs vain de penser que des réseaux publics règleraient les problèmes posés — et d’abord parce qu’en de nombreux pays ils seraient soumis à un étouffant contrôle d’État. Si l’on prend l’exemple d’un système qu’on peut aujourd’hui qualifier d’ancien (Tout est relatif, braves gens!) comme Usenet (distribution de messages de forums), on notera que la multidiffusion par différents opérateurs ou serveurs le rendait non contrôlable (en tout cas par une autorité), mais qu’il n’a empêché ni le déversement d’horreurs diverses, ni le pompage éhonté des courriels par les spammeurs, ni le fait qu’on n’arrive jamais à y faire taire Casse-Bonbons (j’ai cru comprendre que la tradition perdurait sur des forums «privés»). Et l’on dira ce qu’on voudra mais Wikipedia est une initiative privée (non commerciale, coopérative et tout et tout, mais pas une initiative publique).

Pour en revenir aux réseaux sociaux (au sens large, répétons-le), il ne faut pas être dupe, y compris de la tentation de dire: Je sais que ce sont d’odieuses entreprises capitalistiques, mais je les détourne par mes messages subversifs étoussa. On ne détourne rien de rien. Ce qui intéresse ces entreprises-là, c’est de cumuler le nombre d’affiliés, d’accroître les flux de communications et de faire fructifier tout ça. Et les plus grands détourneurs autoproclamés seront les premiers à se faire avoir, crussent-ils, naïvement parfois, être cachés à l’abri du pseudo toto9999. Sur le Net, les croisements et les interconnexions sont plus complexes et plus mystérieux que sur les réseaux routiers et l’habitude humaine de fréquenter les mêmes réseaux conduit à des automatismes qui portent en eux-mêmes et par eux-mêmes l’oubli des réflexions qu’on s’était bien promis de toujours conserver bien actives dans un cerveau constamment en alerte.

Ne pas être dupe, c’est savoir que se paie à moment donné, sans forcément en connaître la forme, le prix d’un droit d’usage. Mais c’est aussi savoir comment user sans s’abuser et surtout (et surtout, j’y insiste) d’échanger avec sérieux, humour, amabilité sans oublier la touche de fantaisie et le zeste d’indocilité et d’impertinence maîtrisée qui mettront un peu de sel aux échanges, en essayant de se rappeler de temps à autre que des échanges que l’on peut penser personnels (privés serait si ambivalent) ne le sont pas tant que cela. Bref, il s’agit de ne pas perdre de vue la valeur d’usage que l’outil-réseau représente pour nous sans oublier que nous en constituons largement la valeur d’échange. Mais, sauf à nous couper de toute connexion — ce qui peut convenir à de paranoïaques ermites dont vraisemblablement nous ne sommes pas —, comment faire autrement?

Ne ne pas prendre les promesses de ces entreprises commerciales pour argent comptant… c’est la règle d’or. Et, hormis sans doute ces protections légales à renforcer qu’évoquait l’article de Michel Guillou ou qui nous viendront de la jurisprudence, La solution est dans l’éducation, l’apprentissage de l’autonomie et de la responsabilité. L’essentiel est en effet affaire d’éducation et même, les supports et les techniques évoluant sans cesse, d’éducation tout au long de la vie.

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