J’avais lu cet article; le tweet de l’ami Michel Guillou m’a conduit à y revenir en approfondissant ma lecture. Il exprime en effet l’intéressant point de vue de Philippe Bilger sur son usage du blog et de Twitter, mais aussi quelques considérations sur le rapport de l’être humain à l’expression, numérique ou pas.

Philippe Bilger est magistrat honoraire. Avocat général à la cour d’assises de Paris, la médiatisation de certaines affaires dans lesquelles il avait la charge — c’est le cas de le dire — de requérir, il fut mis sous les projecteurs et reste depuis, sur les questions de justice notamment, un invité régulier des plateaux. Philippe Bilger tient blog depuis 2005. Comme il l’écrit lui-même :

au mois d’octobre 2011 j’ai eu le droit de l’élargir à tout ce que ma condition de magistrat m’interdisait.

Parquetier, Philippe Bilger connaît l’adage: «la plume est serve(1), mais la parole est libre». Il n’en a plus à respecter que la seconde partie, exprimant des convictions personnelles fortes que je ne partage pas nécessairement, mais avec une élégance d’écriture incontestable, une conception élevée (même si elle peut différer de la mienne) de ce que doivent être le service et le débat publics.

Il a récemment réagi à un propos de presse le désignant comme blogueur compulsif dans un article sur son blog intitulé : «je suis donc je twitte». Ce titre provocateur ne rend qu’imparfaitement compte de son contenu. Hors la polémique, Philippe Bilger y expose la complémentarité, non pas d’un blog et de Twitter, mais de sa présence sur un blog et de sa présence sur Twitter:

Immédiatement, sans que j’aie eu même besoin de réfléchir à ce partage, j’ai perçu que le blog s’attacherait non pas forcément à du sérieux et à du grave mais en tout cas à ce qui pour être exposé et discuté exigerait de la place et du temps. Le dérisoire et le futile peuvent avoir droit de cité mais ils ne seront pas obligatoirement traités à la légère. Le blog exige une tenue, une cohérence, une argumentation et s’il s’abandonne aux paradoxes, il ne se défera pas pourtant d’une logique qui tentera de donner du prix à ses foucades. Le blog permet beaucoup mais n’autorise pas tout.
Entre le silence et le blog, Twitter est venu miraculeusement s’intercaler.
En 140 signes – quelle belle ascèse pour les gens qui comme moi n’ont jamais eu le temps pour faire court !-, la pensée (mais oui, elle peut exister), la saillie, la dérision, la moquerie, le sarcasme, l’acidité, l’interrogation, le compliment, la critique, l’analyse (mais sommaire !), l’éloge, la reconnaissance, la nostalgie, l’estime, l’admiration, la détestation, la contradiction, l’information de première main ou reprise sont susceptibles de s’exprimer, se présentent sans fard ni apprêt car la densité obligatoire de la forme contraint le fond à se structurer avec économie mais précision.

Mais au-delà même du débat sur l’impertinente pertinence qui peut être celle des blogueurs éclairés face aux gens de presse, Philippe Bilger inscrit son expression propre dans le fait d’appartenir à cette humaine condition qui, comme nous l’évoquions récemment, aurait fait aussi un twitteur de Montaigne(2).

Contrairement à ce qu’on laisse entendre, les blogs, Twitter ne sont pas destinés à créer la sensation de l’existence chez ceux qui en usent. Cette approche est à la fois condescendante et fausse. Je ne twitte pas pour être.
Je suis donc je twitte. Donc je suis blogueur. Donc je communique. Donc je parle et j’écris.

On rétorquera sans doute que tout le monde n’est pas Montaigne et que même n’est pas Philippe Bilger qui veut; que c’est — parfois, pour les uns; souvent, pour les autres — le pire qui s’exprime. Mais à cette objection, il aura répondu par avance:

Il y a eu l’offensive à l’encontre d’Internet avec cette tendance de l’esprit humain paresseux, faute de savoir combattre le pire, de prétendre aussi engloutir, dans le néant, le meilleur.


NOTES

(1) Référence à l’obligation qu’on les membres du parquet de suivre les instructions écrites du garde des Sceaux (le ministre de la Justice), mais de leur liberté de parole dans les réquisitions à l’audience.

(2) Quand Montaigne explique l’«homo numericus»à propos d’un article du blog d’Isabelle Pariente-Butterlin

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