«La forme de l’humaine condition numérique» est le titre du dernier article (billet serait par trop réducteur) qu’Isabelle Pariente-Butterlin (@IsabelleP_B) vient de livre sur son site Aux bords des mondesIl serait inconvenant de le résumer au risque d’en perdre, à défaut du fond, toute la saveur. Commencez donc par faire un petit tour aux bords des mondes avant de revenir ici et de..lire la suite.

La référence est empruntée à Montaigne :

«Chaque homme porte la forme entiere, de l’humaine condition» Les Essais, III, 2.

Michel de Montaigne (source: Wikimedia Commons)

Car c’est bien sur la philosophie de Montaigne que l’auteure s’appuie pour combattre la critique qu’on fait d’Internet (qui pousserait au mieux à s’exposer, au pire à s’exhiber). Les excès (ou dangers) relèveraient plutôt du jeu social que d’Internet lui-même. L’égocentrisme numérique (je suis le centre du monde et les réseaux sociaux tournent autour de moi) est un produit de l’égocentrisme social ou, comme le précise Isabelle Pariente-Butterlin elle-même :

 on fait reproche à Internet de ce qu’on devrait reprocher à notre monde.

Montaigne, qui s’était interrogé (au moins formellement), sur l’utilité de «se rendre public en connaissance», aurait (lui-même) ouvert un compte Twitter, estime-t-elle. Et sa démonstration nous en convainc. Mais c’est un autre propos qui a attiré notre attention :

j’ai choisi de remplacer la distinction monde réel / monde virtuel qui est absurde parce qu’Internet est une extension du monde réel par celle de monde numérique / monde immédiat dont les qualifications désignent les conditions d’accessibilité et non pas des distinctions ontologiques.

Il n’y a pas en effet de différence de nature «en soi» (ontologique), mais la capacité  (son absence ou l’absence de volonté de l’exercer) à accéder aux extensions numériques du monde. L’économiste le plus obtus aujourd’hui sait bien que la monnaie scripturale (celle qu’on utilise via les chèques ou les cartes de crédit) représente 90% de la monnaie en circulation. Les billets ne correspondent plus, depuis longtemps, à des encours en métal précieux (or, argent) détenus par les banques centrales. Le temps du franc-or est révolu depuis 1914, et la limite est aujourd’hui, la même que celui de l’article d’Isabelle Pariente-Butterlin: la seule différence est dans l’accessibilité (ma carte bleue est-elle démagnétisée ? mon moyen de paiement sera-t-il bloqué par ma banque?).

Si l’on y songe bien, d’ailleurs, la seule communication «franc-or» devrait être la communication directe sans medium (micro compris): le dialogue, la conversation, la harangue (pensons à cette photo célèbre d’un meeting au Pré-Saint-Gervais en 1913 dont Jaurès était l’orateur).

Manifestation contre la loi des trois ans (1913): discours de Jean-Jaurès (photo Wikimedia Commons)

Car au fond, si l’on y songe, la masse discursive est, comme sa consœur monétaire très largement déconnectée du mode «réel direct». L’écrit (même la lettre de jadis) est un médium. L’imprimé est encore plus éloigné, puisqu’il permet beaucoup plus difficilement les rétroactions. Le téléphone, de ce point de vue, a fait gagner du temps (on peut s’y faire préciser ou expliciter une demande, réagir): la communication téléphonique n’est pas virtuelle (quand bien même aujourd’hui elle passe très souvent, via les «box» ou les standards numériques par des lignes IP), c’est une extension de celui-ci dont l’accès peut nous être impossible (mais pas voulu) en cas de panne réseau ou d’entre-deux lorsqu’on change d’opérateur.

Qu’est-ce que la communication numérique personnelle aujourd’hui, si ce n’est la possibilité d’envoyer de l’écrit plus que de la voix? (Mais La Poste vous offre aussi des services en ligne et les fournisseurs d’accès internet toute une batterie de services multimédias.) Si ce n’est aussi la possibilité de partager son écrit sans recopier les lettres. Mais on oublie aussi que, jusqu’au XIXe siècle, la lecture à haute voix s’employait pour les romans ou les journaux et que Voltaire savait que ses lettres seraient lues à d’autres que leur destinataire théorique dans les salons ou les cercles philosophiques de l’époque.

Il ne faut donc pas être surpris — malgré les quatre cent vingt ans qui nous séparent  (presque, à ce jour) de la disparition de Montaigne, que sa réflexion et ses apparentes interrogations (car, oui, il a choisi de «se rendre public en connaissance») — de cette proximité qu’on peut ressentir avec l’humaniste qu’il fut et qui, au fond, n’a rien d’artificiel si l’on considère qu’il est d’une époque où l’imprimerie était toute jeune encore, où l’on venait d’apprendre que le monde était moins fini qu’on ne le pensait avant les grands périples maritimes de cette époque.

Et, puisque l’on a osé, ici, dressé un parallèle peut-être hardi avec l’approche monétaire, la question est peut-être moins celle de l’expression publique des individualités dans le village global que celle de la privatisation et de la monétisation des données privées par des organismes qui ne le sont pas moins.

Sur la manière d’être dans les réseaux sociaux, on peut penser que l’éducation est le meilleur atout (de même qu’on a appris parfois, dans le monde professionnel, à user efficacement du téléphone). Elle peut passer par le souci des bonnes pratiques (plus que par leur apprentissage mécanique et passif, à cent lieues du legs de Montaigne!) Mieux vaut d’ailleurs se préoccuper de l’approche générique de la communication que de tel outil particulier, puisqu’on les sait périssables bien davantage que ne l’étaient leurs prédécesseurs.

Minitel

Feu le minitel (1980-2012)

Nous ne sommes plus enfermés dans le village, le canton, la province ou même la nation. Et puisque cet article est placé sous l’égide de Montaigne, laissons-lui le mot de la fin:

Il se tire une merveilleuse clarté pour le jugement humain de la fréquentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncelés en nous, et avons la vue raccourcie à la longueur de notre nez. On demandait à Socrate d’où il était. Il ne répondit pas: d’Athènes, mais : du monde (les Essais, I, 25).

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