(MAJ 29/07/2012)

Coagitando ad cogitandum
(Poussons-nous à penser)

Or, il advint donc que le vingt-sixième jour de juillet de l’année deux mille douze, Delphine Regnard (@drmlj sur Twitter) s’interrogea sur la conversation. D’un échange ordinaire, nous finîmes par passer à une conversation sur la conversation avec un effet de mise en abyme que nous vous invitons à partager car, par elle-même et en s’interrogeant sur la nature de ce qu’est «la conversation en soi», nous en avons conclu que Twitter pouvait remplir aujourd’hui le rôle qui fut au XVIIIe siècle celui des salons (question évoquée dès le second article de ce même blog).

Salon de Mme Geoffrin par Anicet Lemonnier (fichier Wikimedia Commons)

Avec, par ordre d'apparition à l'écran 
(de votre ordinateur, téléphone, centrale vapeur wifi, et cætera) :

Delphine Regnard ............................... @drmlj
Luc Bentz ...................................... @LucBentz
Michel Guillou ................................. @michelguillou
Christophe Bernard ............................. @Christofbernard

tous gens de bonne compagnie (enfin, je crois), usagers actifs 
et réflexifs des réseaux sociaux (et de Twitter en particulier)
aux parcours différents, aux intérêts variés, capables d'échanger 
sans négliger références ou réflexion de fond, mais sans tomber
non plus dans la prise de tête...

Une question, un échange

Ayant butiné, @drmlj questionna sa TL (Time Line), ligne temporelle où apparaissent les messages reçus sur son compte et, autrement dit par métonymie, ses abonnés). Elle le fit en ces termes (il était 18h51, nous précise aimablement Twitter) :

Dites-moi, experts de ma TL, la définition de la conversation comme savoir-faire social vous convient-elle ? (source Wikipedia) #merci

Un quart d’heure plus tard, je (@LucBentz) lui répondis  :

@drmlj Un savoir-être social aussi : il suffit parfois, par convenance, de la nourrir en surface (pluie&beautemps) #merci

Elle commenta mon propos sans le commenter tout en me répondant (ainsi vont les échanges sur Twitter comme dans la vraie vie) :

@LucBentz et les règles de politesse sont déterminantes, toujours (favorablement) étonnée de voir cela sur tw [Twitter]

Je répondis pour ma part :

@drmlj C’est un cas où l’on peut ètre policé sans avoir à se gendarmer.

Fin de l’échange à ce moment-là. Une question, une réponse, une réplique et une astuce. On était dans l’ordinaire de Tweeter et, vu l’heure, chacun pouvait avoir autre chose à faire.

La conversation naît d’une question

Mais à 21 heures 15 minutes, je renvoyai un nouveau message (public) à @drmlj:

@drmlj Je viens de jeter un œil sur http://tinyurl.com/d78wjek L’article me paraît sommaire. #conversation

Il s’agit de l’article «conversation» sur fr.wikipedia.org (le Wikipédia francophone) est en effet des plus sommaires (la conversation y étant essentiellement présentée comme une manière de prendre contact). Et j’ajoutai pour la première fois de cet échange le tag #conversation. Ce fut ainsi que la conversation reprit.

Conversation

Conversation. (Photo Luc Bentz prise à Ivry, juillet 2012)

@drmlj:

@LucBentz effectivement, je lisais un article qui se référait à la page en anglais, bien plus fournie http://en.wikipedia.org/wiki/Conversation

On y trouve notamment ces extraits :

Conversation is a form of interactive, spontaneous communication between two or more people who are following rules of etiquette. […] Conversations follow rules of etiquette because conversations are social interactions, and therefore depend on social convention. Failure to adhere to these rules devolves, and eventually dissolves the conversation.

La conversation est une forme de communication interactive, spontanée entre deux personnes ou plus qui observent les règles d’un «code social de bonne conduite » (l’étiquette). Les conversations suivent les règles d’un code social (l’étiquette) parce qu’elles sont des interactions sociales, et dépendent donc des conventions sociales. L’absence d’adhésion à ces règles Le non-respect de ces règles conduit la conversation à dégénérer et finalement cesser.

(Si vous n’êtes pas angliciste et que la page vous intéresse, sélectionnez tout le texte et cherchez une application de traduction automatique comme Google traduction. Ça fera un peu charabia, mais vous aurez une idée assez précise du contenu.)

Pour nous, l’étiquette (en tant que code social) est surtout l’étiquette de Cour, et en particulier, implicitement, celle en usage à Versailles à l’époque de Louis XVI. Le terme est plus largement employé chez les Anglo-Américains. C’est pour cela d’ailleurs que le mot-valise Netiquette (formé à partir de [Inter]Net et d’etiquette) s’est imposé.

C’est ce que je rappelai très précisément (la barre oblique marquera, ici comme après, l’envoi de deux tweets successifs correspondant au même «envoi logique»: c’est ainsi qu’on peut dépasser la limite des 140 caractères):

@drmlj Il est effectivement plus complet… et moins erroné que l’autre qui se borne à la conversation pour faire connaissance. / La notion d’étiquette est plus large chez l’anglo-saxon que chez nous (où, avant le Net, elle concernait « l’étiquette de cour »).

Et je continuai:

@drmlj Le paradoxe de Twitter est qu’on s’y efforce en 140 caractères (moins les « @ ») de conserver des usages urbains #conversation

@drmlj :

@LucBentz pourquoi est-ce un paradoxe ? ces usages ne sont-ils pas essentiels dans des liens faibles ?

@LucBentz :

@drmlj Si. C’est un paradoxe économique (dans l’économie politique du signe contraint) #conversation

@drmlj :

@LucBentz ah oui, d’accord

Arrive alors Michel Guillou (@michelguillou)

@drmlj @LucBentz Je suis preneur d’un résumé, merci…

Dans le brouhaha de Twitter, chacun lit, écoute, écrit (ce qui est la manière d’y parler). Mais on peut tout à coup mettre son grain de sel dans la conversation, comme jadis en se déplaçant dans le salon de Mme du Deffand ou comme dans le beau monde d’aujourd’hui, dans un cocktail où l’on va de l’un à l’autre, une flûte de champagne à la main. (Malheureusement, sur Twitter, le champagne et les petits fours ne sont pas fournis.)

Conversation

Photo: Luc Bentz (Sarcelles, juin 2012)

Donc, @michelguillou montre son intérêt pour un échange qu’il n’a pas suivi de près (sa propre liste de tweets reçus s’étant enrichie de tous les messages des twitteurs qu’il suit).

@drmlj :

@michelguillou @LucBentz je vais tâcher mais c’est a priori assez difficile.

@LucBentz :

@drmlj Ce qui est dommage, c’est que le tag n’est pas dans tous les messages #conversation #EtToc! @michelguillou

La différence entre répondre et répondre à tous conduit, dans le premier cas, à ne renvoyer la réponse qu’à l’expéditeur alors que, dans le second, toute personne «citée» (qu’elle soit là ou pas) est mentionnée. Dans la vraie vie (In Real Life), les voisins muets de la conversation entendent. Sur Twitter, ne pas les oublier! C’est pourquoi @michelguillou a été ajouté en fin de message pour être gardé «dans la boucle».

Noter aussi que la conversation a dévié sur les éléments techniques propres à Twitter (# ou croisillon). Mais pour retrouver l’échange ensuite, mieux vaut un repère. (Celui-ci n’était d’ailleurs pas le meilleur, parce qu’il y avait parallèlement un nombre importants de tags #conversation de par le vaste monde, le terme étant usité aussi en anglais.)

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou et voilà ! encore un marqueur d’usage urbain, le tag, qui permet « aux autres » de suivre. #conversation

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou Mais il est des échanges suivis (réponses, reréponses, surréponses) qui ne sont pas #conversation

La discussion avance

@LucBentz :

@drmlj La question pour les #linguistes de service est: qu’est-ce qui permet de déceler le statut du message ? #conversation

@drmlj :

@LucBentz je crois avoir compris que c’est éminemment difficile de définir le statut de ces messages ici – on est en train d’inventer qqch !

(Arrive un quatrième compère, Christophe Bernard.)

@Christofbernard :

@LucBentz @drmlj @michelguillou j’ai bien peur que votre #conversation ne finisse en forum de #discussion
;-)

La séquence ;-) n’est pas le résultat d’une frappe malencontreuse, mais une trombine. Regardez la tête penchée à gauche: c’est un clin d’œil stylisé. (Oui, 99,9% des gens le savent, mais il faut penser au 0,1% qui reste!) 

Ce message a été retweeté par @drmlj. (Tous les abonnés de @drmlj ne sont pas abonnés aux tweets de @Christofbernard. Elle non plus, peut-être: mais comme elle est dans cette boucle de répondre-à-tous, elle lit les messages où elle est mentionnée, qu’il s’agisse d’abonnés ou non.) Le retweet (transférer un message reçu de son propre compte avec son identifiant) va être affiché chez tous les abonnés de @drmlj. C’est l’équivalent (collectif) sur Twitter d’une conversation où vous hèleriez quelques relations: Eh ! Dupont, Durand, Martin ! Venez par ici qu’il vous répète ce qu’il vient de me dire ! Ça vaut le détour !

@michelguillou :

@LucBentz Ne faites pas attention à mes blagounettes lamentables, vos échanges m’intéressent… cc @drmlj

@LucBentz :

@michelguillou @drmlj Mais dans une #conversation, il peut y avoir un trublion, un plaisantin, un recadreur, un témoin décalé mais intéressé

Et n’oublions pas de répondre à l’interpellation de @Christofbernard.

@LucBentz :

@Christofbernard @drmlj @michelguillou C’est que, comme dans le salon de (http://t.co/PkJWKWiK) la #conversation est publique.

Conversation (2)

Conversation pendant un pot de départ en retraite. (Photo: Luc Bentz, Sarcelles, juin 2012)

Du coup on n’a pas fait de choix entre Mme de Genlis, Mme du Tencin, Mme du Deffand… Le choix reste ouvert.

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou ah, Mme du Deffand, j’y reviens toujours ! figurez-vous que le premier devoir que j’eus à faire en Seconde fut une
/ dissertation sur cette citation de Mme du Deffand : N’admirez jamais : l’admiration est le partage des sots.

@michelguillou :

@drmlj Vous avez 7 heures. cc: @LucBentz

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou moralité, pousuis-je dans ma conversation parallèle, je suis sans cesse béate d’admiration!

Reprise du thème

Suit l’envoi rapide de plusieurs tweets (associations d’idées), comme dans une conversation-concours où il s’agit de placer ce qu’on a à dire tant on peut craindre, dans le fil de la conversation, d’oublier des choses (qu’on considère soi-même comme très) importantes, évidemment!

@LucBentz :

@Christofbernard @drmlj @michelguillou Et, du reste, chacun peut rejoindre la #conversation ou explorer d’autres thèmes.

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou ça me fait penser à un texte de Tolstoi je crois sur la conversation qui remarquait que c’était rarement échanges

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou « Parlez-moi de moi, y a que ça qui m’intéresse… » (Greco). Autre version de la #conversation unilatérale: Écoutez!

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou co une espèce de chant amoebée où chacun fait sa partie, dur de croiser et tisser les mots de chacun #conversation

@LucBentz :

@drmlj http://t.co/PkJWKWiK (Je viens d’enrichir mon vocabulaire) #conversation

(L’avantage d’une conversation sur Twitter, c’est qu’on peut, à partir d’un ordinateur et parfois d’un smartphone, fait comme si on déambulait dans un salon du XVIIIe siècle avec l’Encyclopédie.

La conversation, aboutie, se conclut…

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou c’est finalement très dur à mener une conversation constructive #jedécouvredesévidences
/…mais plutôt comme Le Luron-Marchais le disait : vous venez avec vos questions, moi avec mes réponses

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou la #conversation ne produit pas: elle permet de construire à plusieurs …

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou Mais, comme dans la #conversation réelle (de salon, de bureau) à la fois une occasion de lien social et de co-agiter!

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou En fait, il y a des regards croisés, mais des regards asymétriques, des intensités diverses #conversation

Conversation 3

Asymétrie de la conversation (photo: Luc Bentz, Angers, mars 2012).

@Christofbernard :

@LucBentz @drmlj @michelguillou la co-construction libre de la co-#conversation sans distribution de rôle gérée par les habiletés de chacun

@LucBentz :

@Christofbernard @drmlj @michelguillou Non, la #conversation reste régie par le fonctionnement libertaire des échanges

(Message retweeté par @michelguillou

@LucBentz : 

@drmlj @michelguillou C’est comme dans une #conversation réelle : chacun y porte son regard (angles) et ses préoccupations. / Et puis la #conversation dévie, ou s’étiole, ou s’assoupit, arrive à son terme, est bousculée par un autre débat, les occupations de chacun.

@LucBentz :

@michelguillou @drmlj Ou même, la #conversation, grâce aux échanges, permet pour soi-même de développer la réflexivité (on y revient).

(Message retweeté par @drmlj.)

Coda

@LucBentz :

@michelguillou @drmlj Cette #conversation ferait un beau sujet de billet…

@drmlj :

@LucBentz @michelguillou oh oui ! qui s’y colle ? moi j’ai déjà mes cours de latin à faire ;-) (et accessoirement un Mémoire à écrire…)

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou Il se pourrait que je gazouillasse.

Et la conversation s’éteint doucement… Mais, au-delà d’un simple échange, elle a permis aux uns et aux autres d’avancer en approfondissant leur propre réflexion. Il y a plusieurs typologies possibles: conversations sérieuses (voire scientifiques), futiles, humoristiques, mais aussi ces conversations qui permettent, sans trop le montrer (et surtout sans vouloir le faire), de faire avancer la réflexion. Après quoi…

@LucBentz :

@drmlj @michelguillou @Christofbernard J’ai pris grand plaisir à cette #conversation, mais il n’est de si bonne compagnie qui…

@drmlj :

@Christofbernard @LucBentz @michelguillou je me sens obligée, du coup, de dire bonsoir aussi #huhuhu #Conversation

Qu'on parte ou non sur la pointe des pieds, une conversation s'achève...

Photo Luc Bentz (Sarcelles, mars 2011)

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