Tout récemment, une abonnée ayant fréquenté les forums Usenet m’interrogeait sur l’utilité de définir une Netiquette appropriée à Twitter. Je ne m’étais jamais posé cette question, bien qu’ayant très activement fréquenté Usenet à la fin des années quatre-vingt dix. Mais la question est intéressante parce qu’elle permet  d’ouvrir une réflexion sur les croisements entre les usages sociaux propres à Twitter et ceux d’autres modalités de communication via les réseaux Internet.

La Netiquette, kékséksa ?

Netiquette est un mot-valise formé de Net (qu’on n’aura pas ici l’outrecuidance d’expliciter) et d’étiquette (au sens de règle de conduite). L’article Wikipedia précité y voit en outre un jeu de mot faisant référence à l’éthique en tant que comportement social volontaire, ce qui est une reconstruction à postériori dont le pragmatisme anglo-saxon doit conduire à se méfier: le «code de conduite sur le Net» se suffit à lui-même, me semble-t-il.

La notion de Netiquette s’est développée en ces temps où les dinosaures ayant connu la disquette souple de cinq pouces un quart (voire la cassette magnétique) autrement que par images d’archives, fréquentaient les listes de diffusion par courrier électroniques et les forums Usenet dans lesquels maints sujets donnaient (et donnent encore) lieu à des échanges pleins de fougue et de passion jusqu’à l’obtention régulière de points Godwin

Entre listes de diffusion et forums, il existe des différences (y compris techniques, quant au protocole des forums Usenet), mais des similitudes de fonctionnement. Un individu s’abonne à un forum ou à une liste à partir d’une adresse électronique (qui peut être connue ou pas[1]) en usant d’un pseudonyme (qui peut être transparent ou opaque), reçoit des messages (peu importe le support) et renvoie au groupe. C’est la même chose pour Twitter où je puis m’inscrire sous l’identifiant @Dugenou24 à partir d’une adresse temporaire et jetable créée chez un hébergeur gratuit. C’est ensuite que les choses changent.

Où il est question de modération…

Il existe trois sortes de listes de diffusion et de forums :

  • celles qui sont modérées à priori (chaque message n’est validé qu’après approbation par un modérateur qui vérifie sa conformité aux règles d’usage définies);
  • celles qui sont modérées à postériori («rétromodération» qui permet d’annuler les messages non conformes);
  • celles qui ne sont pas modérées.

Dans les forums Usenet, la modération était mal vue (hormis quelques forums techniques liés au fonctionnement). De manière générale, la modération pose d’abord le problème de la disponibilité des modérateurs. On le voit aujourd’hui dans les commentaires, notamment sur les sites de presse où il est plus facile de laisser passer tout et n’importe quoi que de s’embêter à dégager les moyens nécessaires pour filtrer les indésirables, ce qui a un coût.

Comme Twitter, les forums ou listes de diffusion s’adressent à un large public, mais en principe sur un champ spécifique (des langues anciennes à la cuisine macrobiotique en passant par la typographie ou les questions sociales). Dans les forums et les listes, il y a donc nécessité d’inciter à un double respect: celui de l’objet (thème) de l’espace de discussion; celui des personnes (et, au-delà, du maintien d’un débat de qualité).

C’était d’autant plus nécessaire que, contrairement aux 140 signes et espaces TTC de Twitter (le nom de l’utilisateur auquel vous répondez grève votre «budget signes» dans le tweet), les réponses peuvent être longues et l’espace suffisamment vaste pour autoriser des agressions ad hominem (ou plutôt ad personam). On passe vite alors à des échanges où les noms d’oiseaux perdent tout caractère poétique pour arriver rapidement au point Godwin précité.

La Netiquette est une règle du jeu: s’en affranchir n’est assorti d’aucune sanction (sauf dans les systèmes où un gestionnaire peut exclure un individu en raison de manquements répétés), mais expose à une mise à l’écart (quoique… mais nous y reviendrons). Elle peut s’appliquer aux échanges de personne à personne, mais aussi au claviardage (chat) plus collectif. On en trouve une forme normalisée sur le site de Usenet-fr (doc RFC 1855 traduit en français et qui expose clairement les règles). Il en existe des approches amusantes (Emily Postnews, Tatie Francette), mais aussi sur l’impossibilité de faire taire Casse-Bonbons).

Une liste de diffusion ou un forum est un objet identifié. Elle permet, même si l’on reçoit tout à priori en masse, de filtrer. Recevant d’une liste de diffusion, on peut créer un règle de message qui proscrit un émetteur particulier[2] (mais pas forcément ceux qui lui répondent). Les logiciels Usenet (comme le francophone gratuit MesNews) permettent de créer des boîtes d’exclusion d’auteur(s). L’expression anglo-saxonne initiale était kill-file (c’est la loi de l’Ouest!) dont la traduction française était plutôt boitakons. Mais…

Twitter : un support spécifique

Mais Twitter est un support différent pour deux raisons. La première, c’est sa brièveté qui ne permet pas de grands débordements dans tous les sens du terme. La seconde, c’est qu’il ne s’agit pas d’un support spécialisé: par définition, on y trouve ce que chacun y apporte; on y apporte ce que chacun pourra trouver. C’est un claviardage démultiplié où le même utilisateur peut passer des recettes-maison de pâte à tartiner aux dernières recherches sur la sigillographie byzantine entre la première croisade et le dernier siège de Constantinople.

On vient, on part. On choisit de lire ou pas. On s’abonne ou on se désabonne (pour des raisons de forme ou de contenu). On peut même bloquer des utilisateurs qui ne pourront lire ses tweets ou s’abonner à son propre compte. On peut s’intéresser à quelqu’un en raison d’un sujet ou d’un thème auquel il contribue puis ne plus le faire parce qu’on est passé soi-même à autre chose ou qu’il n’avait évoqué son sujet préféré (l’ingénierie du muchepountz glomifugé ou la culture de l’arbre-à-nouilles en Italie centrale) que pendant et pour une durée momentanée. Twitter est une agora, pas un espace fermé, délimité par un objet.

Dès lors, la Nétiquette sur Twitter peut se réduire à des conseils basiques comme ceux qu’on peut trouver dans ce lien déjà pointé à droite (mais le site renvoie à la RFC 1855 évoquée plus haut). Ils permettent d’ailleurs de se prémunir soi-même (surtout si le pseudonyme utilisé est transparent comme @JDupont75012): on sait que les DRH écument les réseaux sociaux où l’on finit par croire qu’on mène des conversations réellement privées; au-delà même des propos tenus, sa personnalité transparaît plus que dans un entretien d’embauche qu’on a appris à gérer.

On peut donc rapidement formaliser les choses ainsi :

  • On évite donc les injures (ça ne sert à rien). Autrement dit: une saine colère, oui (pourquoi pas?); la hargne vindicative, non.
  • On se rappelle que ses interlocuteurs ne nous connaissent pas forcément (et donc que, ne les connaissant pas plus que ça non plus, on ne sait pas comment ils pourraient prendre un «trait d’humour» parfois très relatif).
  • On n’oublie pas que si l’on attend des autres le respect de ses propres convictions (ce qui n’exclut pas le débat), il en va de même pour eux.
  • On s’abonne et on se désabonne librement parce qu’on a de intérêt à lire quelqu’un (la personne elle-même, le fond de son propos, l’écriture de celui-ci), mais la réciproque n’est pas obligatoire, ce que nous avons évoqué ici-même.
  • On essaie de ne pas gaver ses lecteurs en réitérant sans cesse le même message.

Et surtout :

  • On arrive dans un réseau social dont on n’est pas le centre du monde, mais qui offre l’occasion de pratiquer des échanges (amusants, instructifs, informatifs), voire de faciliter des coopérations ouvertes.

Les messages sont ephémères, leurs «supports» aussi

Les années quatre-vingt-dix avaient été marquées par une diffusion d’Internet à une période où, malgré les évolutions des systèmes d’exploitation, les «grandes familles» (sites, forums, listes de diffusion) pouvaient apparaître comme des organisations stables, relativement pérennes, et justifier qu’on se compliquât complique l’existence. Les forums Usenet avaient leur charte de création, leur FAQ et même des «conseils d’utilisation».

On sait aujourd’hui que même les logiques de «supports» peuvent fondamentalement changer. Les ados d’aujourd’hui n’utilisent plus MSN, les réseaux sociaux actuels utilisent des fonctions d’échange (Facebook a à la fois sa messagerie interne mais aussi son application de conversation en direct). Surtout, les applications utilisées peuvent naître, se développer considérablement puis s’éteindre. Les ados (encore eux, mais c’est une cible de choix) semblent actuellement déserter Facebook dont ils ont fait le succès pour Twitter, mais rien ne garantit que, dans cinq ou dix ans, Twitter lui-même n’aura pas été supplanté par autre chose ou n’aura pas fondamentalement évolué. Cela ne milite donc pas non plus pour des règles très complexes.


NOTES

[1] Voire être volontairement fausse sur Usenet pour échapper aux aspirateurs-robots qui vous garantissent un envoi massif de pourriels (spams) souventes fois malfaisants.

[2] Des listes bien gérées font apparaître en expéditeur le nom de l’auteur réel et adressent les réponses à la liste. Si c’est le nom de la liste qui apparaît en auteur du message, on peut contourner l’adresse de l’auteur réel apparaissant: la règle d’exclusion reste possible avec ses imperfections).

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