Luc Cédelle, journaliste au Monde, le dit dans son blog Interro écrite, après avoir effectué un «retour au collège Clisthène» et publié un Storify rassemblant tweets et photos:

Le tout représente une forme de travail contre laquelle j’avais beaucoup de préventions (le culte de l’immédiat et du direct pour le direct m’inspirent une grande méfiance) mais que j’ai finalement trouvée intéressante.

Reprenons donc. Luc Cédelle est journaliste dans un grand quotidien du soir qu’on appelle aussi parfois un quotidien de référence (nous savons aussi manier le cliché). Il tient blog et continue à l’entretenir sur les questions d’éducation même si, aujourd’hui, il assume d’autres fonctions au Monde. Il a écrit Un plaisir de collège (Seuil, 2008) sur le collège Clisthène, un collège public expérimental dans l’académie de Bordeaux qui appartient à la Fespi (Fédération des établissements scolaires innovants).

À la rentrée de septembre 2012, il y est revenu (et s’en explique dans l’article de blog). L’intérêt, pour le Gazouilleur, est évidemment dans l’usage de Twitter et de l’outil Storify qui permet de le prolonger (question déjà évoquée ici). Tweeteur relativement récent, il précise en effet:

À cette occasion, j’ai expérimenté, en improvisant totalement, un mode d’écriture journalistique que je n’avais jamais pratiqué auparavant. Avant même d’arriver sur place, j’ai commencé à tweeter. Puis j’ai continué, jusqu’à ce que certains de mes followers, c’est-à-dire les abonnés à mon compte [...] proclament que j’étais en train de faire un live tweet (LT pour les intimes) sur la rentrée de Clisthène. Du coup, j’ai suivi cette piste jusqu’au bout. Deuxième innovation, j’en ai fait à mon retour un Storify [...] qui, comme son nom l’indique, permet de bâtir un récit, une histoire, en utilisant notamment les éléments issus des réseaux sociaux.

Suivait le propos qui figure au début de ce billet: d’abord la méfiance, ensuite l’intérêt. Mais c’est à une véritable réflexion d’épistémologie journalistique que Luc Cédelle se livre à propos de la méthode utilisée (construction d’un Storify regroupant tweets et images partagées en ligne):

Elle ne remplace pas le travail classique, elle ne remplace ni l’enquête traditionnelle, ni le « vrai » texte mais elle est une approche de plus, permettant de faire sentir et comprendre, de donner à voir et percevoir, même en partie involontairement, des aspects qui ne seraient pas « rendus » autrement. Cette nouvelle façon de faire, je l’ai prise comme une sorte de carnet de croquis…

En somme, cela tient à la fois du carnet de notes partagé (à l’art du croquis ou du crayonné de jadis a succédé l’usage de la photographie sur smartphone: qui s’en plaindra?). Au carnet papier (ou à sa version Notebook ou tablette pour des saisies plus traditionnelles de texte) peut s’ajouter (et non succéder) ce carnet numérique, ce miniclasseur plutôt où les feuilles éparses et les illustrations sont finalement et rapidement rassemblées. Comme le précise l’auteur à propos cette méthode:

Elle ne remplace pas le travail classique, elle ne remplace ni l’enquête traditionnelle, ni le « vrai » texte mais elle est une approche de plus

C’est une approche sur laquelle il convient d’insister. Ce n’est pas une substitution ou la disparition de ce que le journalisme traditionnel («classique») produit de mieux à partir de recherches, d’entretiens, d’investigations. C’est autre chose, à côté. Cela peut permettre de faire un premier tri… ou non; de construire sa réflexion… ou pas; de revoir l’enchaînement des faits… ou de coller au fur et à mesure textes et images sans se préoccuper de leurs articulations. C’est autre chose, vous dit-on.

Sans nul doute, l’usage de l’outil peut être un moyen de plus de faciliter le travail d’auteur. Peut-être, à certains moments, peut-il se suffire en laissant du temps pour d’autres travaux d’approfondissement. Mais, surtout, L’usage en soi de l’outil numérique a favorisé une approche réflexive.

Il n’est pas de même nature que les carnets de recherche d’enseignants ou de chercheurs que nous évoquions naguère. Le champ professionnel et épistémologique n’est, justement, pas le même, de même que ces carnets eux-mêmes ne sont pas identiques: chacun y porte et y apporte ses propres préoccupations, ses propres envies, sa propre démarche. On peut donc concevoir qu’un autre journaliste puisse utiliser autrement Twitter (et ce qui va avec), de même qu’une prise de notes diffèrera d’une personne à l’autre. On peut prendre des notes sans y revenir, plus d’un élève vous le dira… La question ne se pose donc pas en termes d’anathème (Hou! les vilains réseaux sociaux!) ou d’outrageuse louange (Hors les réseaux sociaux, point de salut!).

Twitter (et avec lui Storify et les possibilités d’intégrer tweets, textes et photos) n’est finalement qu’une manière de crayon numérique qu’on peut utiliser à sa guise pour créer un carnet journalistique et, pourquoi pas, le partager.

L’usage qu’on en fera pour soi-même, les prolongements qu’on lui donnera sont autre chose.


Compléments